Simone Weil

 

PHILOSOPHIE IDEALISTE et RELIGION :

 

 

LE CONCEPT DE TRANSCENDANCE

 

 

 

 

 

Commentaire de la pensée de Simone Weil :

 

L'attachement est fabricateur d'illusions

Quiconque veut le réel doit être détaché

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION : Attachement Naturel

et

Renversement Idéaliste

 

 

 

 

Il y a de multiples formes d'attachement, nos désirs des choses, nos sentiments pour les êtres : notre amour mais aussi notre haine, notre conscience de nous-mêmes à travers notre passé et nos projets, enfin notre acquiescement à des réalités idéales qui s'expriment en nos certitudes morales et dans l'univers de nos convictions.

Sans toutes ces formes, l'attachement n'est-il pas notre lien naturel avec le monde ?

Notre existence n'est-elle pas l'ensemble de nos relations avec les choses, avec les autres, avec nous-mêmes, avec l'horizon de nos idées et de nos valeurs ?

 

A cette attitude naturelle et à cette compréhension immédiate qui voit dans notre attachement notre vrai lien au monde, la philosophie répond dès ses origines en opérant un renversement de perspective et en exigeant une conversion.

 

Les paroles de Simone WEIL constituent un des appels les plus récents et les plus authentiques de la philosophie.

Nous invitant à la lucidité, elle écrit “ l'attachement est fabricateur d'illusion ” et elle poursuit -nous contraignant à la conversion- “ quiconque veut le réel doit être détaché ”.

 

Paradoxe brutal, puisque le domaine naturel de nos attachements devient le royaume de nos illusions.

Renversement total, puisque le réel authentique exige que soient rompus ces liens qui constituent la réalité même de notre existence.

Là où l'attachement est le signe de mon esclavage, le détachement est le mot d'ordre de mon salut.

 

Le renversement philosophique conduit à la conversion de l'existence : l'ascèse philosophique à une éthique du renoncement.

 

 

 

 

 

PARTIE I

 

 

LE RENVERSEMENT “PLATONICIEN”

 

et

 

LA CONVERSION DANS LE NEOPLATONISME

 

 

 

 

 

1) PLATON : Renversement et dialectique ascendante

 

 

Cet appel de Simone WEIL ne fait-il pas écho à une aspiration profonde ?

Née sans doute des “Religions du Salut”, cette inspiration trouve sa première expression dans la philosophie platonicienne. C'est dans l'Allégorie de la Caverne que sont dénoncées les illusions de notre attachement pour ouvrir la voie à une conversion.

Comme l'écrit Simone WEIL qui reprend la leçon de PLATON :

 

L'illusion concernant les choses de ce monde ne concerne pas leur existence mais leur valeur.

L'image de la caverne se rapporte à la valeur. Nous ne possédons que des ombres d'imitations de biens. C'est par rapport au bien que nous sommes captifs, enchaînés.”

 

C'est dans la mesure où il confond avec la réalité -avec l'être- les ombres projetées sur le mur de la caverne que le prisonnier -plus envoûté que captif- est victime de l'illusion. Cette confusion qui nous fait prendre l'apparence pour la réalité est l'oeuvre de la “ doxa ” :

- S'agit-il de la connaissance ? L'erreur consiste à “ croire ” que les choses sont telles que nous les voyons : or seule la géométrie permet de dire ce qu'est -en son essence- la grandeur en elle-même ou la ligne droite ou le triangle

- Mais, dira-t-on, dans le domaine de l'action, dans ce désir, ce sentiment, cet acte, où l'illusion peut-elle trouver place ?

 

Souvenons-nous des dialogues de Platon :

 

- Quand je désire ce vin pour étancher ma soif, quand j'éprouve de l'amour pour ce beau jeune homme, quand sur le stade ou à la guerre je me conduis avec courage, dira-t-on que je me trompe ? - La satisfaction de ce désir, l'objet de cet amour, et la pratique de cette vertu sont-ils illusions ? - Comment ce désir, expression d'un besoin, ce sentiment né d'un choix, cette action, manifestation évidente d'une vertu, peuvent-ils être des ombres aussi fausses que les apparences sur le mur de la caverne ?

Nous avons dit que notre prisonnier était “ envoûté ”. Ne suffit-il pas de le mettre à la question pour qu'il s'éveille de son rève ?

- Quand tu as bu ce vin, es-tu certain que tu “ voulais ” étancher ta soif ? Dis-moi alors pourquoi tu en as bu une seconde coupe, - Ne t'ai-je pas entendu en commander un tonneau pour ta réserve ?

- Tu aimes ce beau jeune homme, lui et non pas un autre, parce que, dis-tu, il est pour toi l'ami idéal. Imagine un seul instant, qu'une maladie le défigure, qu'une autre, plus terrible encore, atteigne son esprit. Et dis-moi, qui aimes-tu ? Pose-toi alors la question : - est-ce lui que j'aimais ou une apparence : la beauté de son corps, la finesse de son esprit ou quelle qu'autre qualité du même genre ?

- Venons en maintenant au courage : cet homme : dis-tu, est courageux parce qu'il est mort face à l'ennemi ? Mais, je me suis laissé dire que la bataille était perdue, que l'ennemi était trop nombreux. Es-tu certain que ce courage ne mériterait pas mieux le nom de témérité ?

 

En quoi dans ces exemples consiste l'illusion ?

Non pas à étancher sa soif, non pas à aimer ce beau jeune homme, non pas à accomplir ou à admirer tel acte courageux, mais à s'imaginer que l'objet de notre désir ou de notre amour, et le sens de notre action nous sont donnés comme une réalité qui nous “ appartient ”.

Et PLATON explique :

 

L'illusion nait de ce que des gens qui ne savent pas mais se font une opinion, s'efforcent de faire apparaitre ce qui leur semble bon comme étant vraiment en eux,- et cela en le mimant le plus possible en actes et en paroles ”.

(En grec, l'illusion, c'est phantasma ; et apparaitre se dit : phainesthai : c'est la même racine ; l'illusion consiste en l'apparence que l'on crée).

 

Autrement dit, les hommes s'imaginent que la possession de cet objet est satisfaction du désir, que cet être est l'objet de l'amour, que le courage est le vrai sens de cet acte.

C'est à ce moment que naît l'illusion parce qu'à travers ce désir, ce sentiment ou cet acte, l'objet de ce désir, de ce sentiment, le but de cet acte acquiert en quelque sorte une réalité, “ un être ”, qu'ils empruntent à l'énergie du désir, du sentiment ou de l'acte. En désirant, en aimant, en voulant, les hommes “ miment ” la satisfaction, la possession, la réalisation du but ; et du même coup, cet objet, cet être, ce but, en un mot : ce monde, deviennent pour eux le réel.

 

C'est donc en un sens fondamental que l'attachement est, aux yeux de PLATON, la source de nos illusions : Si notre prisonnier, dans la caverne n'était pas envoûté par ses désirs, ses passions, ses vouloirs, il ne prendrait pas pour le réel ces ombres qui jouent sur le mur.

 

Alors apparaît la question essentielle :

Certes, le désir n'est pas comblé par la possession, l'amour est détruit par l'alteration des apparences, cet acte peut n'être qu'un simulacre ; mais d'où vient que les hommes sont ainsi contraints de mimer la réalité de la possession, la vérité de leurs sentiments, la valeur de leurs actions ? Pourquoi font-ils semblant d'être comblés, semblant d'aimer, semblant d'agir ?

 

La réponse nous est donnée dans le Gorgias :

 

Les hommes ne font pas ce qu'ils veulent mais seulement ce qui leur semble bon.

 

Le sens de cette formule sera révélé au prisonnier de la caverne, lorsqu'on lui aura fait violence pour détourner ses regards des ombres sur le mur et le contraindre à faire l'ascension de la colline, dans cette dialectique ascendante qui est une marche indéfinie vers le soleil ou le Bien.

Nous faisons tous l'expérience du prisonnier :

Lorsque je m'approprie cet objet, lorsque j'aime ce beau jeune homme ou cette belle statue, lorsque j'accomplis cette action, je découvre soudain, - dans un éclair (exaiphnès) - par une sorte de saut « hyperbolique » que la réalité est toujours au delà de ce désir, de cet amour, de cette action.

Je découvre que la seule réalité est le Bien, et en même temps que cette réalité, -seule véritable- se définit par sa transcendance : à mesure que le prisonnier délivré de ses chaînes franchit les étapes, il découvre que le Bien -l'Etre- est toujours au-delà.

 

Entre le Bien, -la réalité véritable- et ce qui nous semble bon, il y a une distance qui ne saurait être réellement comblée.

C'est pour combler cette distance, échapper à ce vertige que nous nous accrochons aux apparences pour les convertir en réalités : c'est notre attachement qui est fabricateur de nos illusions. La distance incommensurable qui nous sépare de la réalité, le vertige que nous éprouvons, -auquel nous cherchons à échapper-, sont la cause de notre attachement.

 

Le bien est impossible, écrit Simone WEIL, mais l'homme a toujours l'imagination pour se cacher de combien diffère l'essence du nécessaire de celle du bien.

 

La philosophie est donc bien, déjà dans la perspective platonicienne, le monde renversé , suivant l'expression de HEGEL :

Là où nous voyons la réalité, il faut reconnaître le visage de l'apparence ; là où nous apercevons le Bien, il n' y a que des “ imitations du Bien ”

 

Mais ce renversement de perspective exige une conversion : l'ascèse philosophique conduit à une éthique du renoncement :

En effet, si dans mon désir des choses, dans ma tendresse pour les êtres, dans ma conscience et dans mes certitudes, je suis victime d'une illusion “ nécessaire ”, mon existence n'est-elle pas toute entière un mensonge ?

La seule éthique possible est celle du détachement total : suivant la leçon du Phédon,

philosopher, c'est apprendre à mourir . ”

 

Si nous ne pouvons exister qu'en mimant la réalité des choses, la vérité de nos sentiments, la valeur de nos idées et de nos actes, - ne faut-il pas, pour échapper à l'illusion, pour vivre “ réellement ”, cesser d'exister : n'être plus que les témoins -par le logos ou mieux par le silence, de la présence- absence du Bien ?

 

En décrivant ainsi la démarche de PLATON, nous avons dépassé le Platonisme : en effet, PLATON ne peut pas, au IV° siècle avant J.C., “ dépasser ” la valeur des idées et des certitudes morales.

C'est ce qu'il nous faut maintenant expliquer :

Au IVème siècle avant J.C., l'équilibre de la société grecque, fondée sur l'esclavage, l'ordre de la Cité, consacrant la domination des propriétaires fonciers, sont menacés par le développement de l'économie marchande, par le rôle de plus en plus décisif de nouvelles couches sociales : Les armateurs et les négociants (qui sont des métèques et non des citoyens), par un accroissement de la population des esclaves et des affranchis incompatible avec la structure du système lui-même, du mode de production esclavagiste.

Au plan de l'idéologie, les valeurs de cette société menacée par l'évolution que nous venons de décrire, sont mises en cause : Les valeurs de justice, de tempérance, d'équilibre, qui consacrent l'ordre de la Cité, en le faisant apparaître comme un univers où l'homme libre, le citoyen, est “ la mesure de toutes choses ” - ces valeurs sont attaquées par des jeunes gens appartenant à la nouvelle aristocratie. A l'école des Sophistes, ils ont appris que les idées -loin d'être des vérités éternelles- peuvent être utilisées pour défendre le pour et le contre et servir des ambitions politiques. En même temps, les sciences pures, telles que la géométrie, l'arithmétique et l'astronomie sont délaissées au profit de techniques et de pratiques : la médecine, l'astrologie etc ...

 

Dans ces conditions, la tâche d'un philosophe comme PLATON est de défendre la valeur des idées, aussi bien les idées des sciences pures (des notions mathématiques par exemple) que les idées morales. Il doit fonder la vérité “ essentielle ” et permanente de toutes les valeurs.

Pendant que les politiques défendent l'ordre de la Cité, c'est le rôle de la philosophie de défendre les idées et les valeurs qui sont nées de cet ordre social et le consacrent.

 

Aussi la réflexion philosophique de PLATON a-t-elle une double face :

D'une part, elle opère le Renversement que nous avons décrit, ce renversement exprime le rejet “ aristocratique ” du monde réel -sensible- réduit à un univers d'apparences et le mépris des prisonniers envoûtés par cet univers ; il exprime également la négation du devenir concret des choses, conçu comme un développement anarchique parce qu'il ne peut être maîtrisé et échappe à tout ordre “ idéal ”.

D'autre part, en même temps que, par ce renversement, elle rejette dans le domaine de l'illusion le monde réel et son devenir, elle doit lutter contre les forces sociales nouvelles qui mettent en cause sa domination politique : ce combat se situant sur le plan idéologique, c'est par des raisons qu'elle doit défendre les idées et les valeurs qui consacrent cette domination.

Cette double exigence à laquelle doit répondre la démarche de PLATON explique la double face de cette philosophie :

Elle est idéaliste, parce qu'elle ne peut ni comprendre ni reconnaître la vérité de la nature -phusis-, dont le devenir n'obéit à aucun ordre.

Mais, elle doit être en même temps rationnelle, parce qu'elle doit défendre par des raisons la valeur de cet ordre.

 

Le contenu de la philosophie de PLATON s'éclaire à la lumière de cette double exigence :

D'une part la transcendance du Bien est nécessaire pour fonder la valeur des notions pures et des idées morales ; mais, d'autre part ces idées, -parce qu'elles expriment un ordre social réel qu'il s'agit de maintenir et de défendre- sont des intermédiaires (metaxu) nécessaires, au travers desquels se manifeste le Bien : ces idées sont des essences ; elles ont un degré d'être qui garantit la permanence de leur valeur.

 

L'homme n'est pas seul face à la transcendance. Il faudra que, dans une période de décadence, l'on assiste à la décomposition de l'ordre social, pour que le problème philosophique se pose en termes de salut individuel.

C'est avec le néoplatonisme, au IIIème siècle après J.C.-, que la dialectique du renversement va conduire à la mystique de la conversion.

 

 

2) PLOTIN : Le néoplatonisme

 

PLOTIN, né en Egypte au début du IIIème siècle après J.C., vient à Alexandrie pour connaître la philosophie des Perses (le manicheisme iranéen) et des Indiens, puis il s'établit à Rome en 244 après J.C. où il apparaît à la fois comme un philosophe et comme un directeur spirituel. Il attire l'attention de l'empereur Gallien et la sympathie de sa femme.

Des “ zélateurs, hommes et femmes, Romains et Orientaux, lui demandent une règle de vie dont la renonciation totale, l'ascétisme, la pratique de l'existence cénobitique, semblent constituer la parfaite observance ”.

Les cinquante-quatre traités réunis par son disciple Porphyre en six Ennéades (neuvaines), rassemblent les entretiens et les discussions de son école.

 

La réflexion de PLOTIN se situe donc dans la période de décadence de l'Empire Romain. La situation est grave : attaques des Barbares à toutes les frontières, difficultés financières, marasme économique, calamités sociales ... C'est toute une société qui est en proie à l'angoisse, au pressentiment de la fin d'une civilisation ...

Sans doute est-ce là l'une des raisons de la modernité de la réflexion de PLOTIN.

La religion traditionnelle des Romains, toutes les valeurs morales se sont effondrées. On assiste à la résurgence des mythes et des rites de l'ancien Orphisme, alimentés par l'invasion croissante des multiples croyances de l'Orient. C'est ainsi que sous de mystérieuses influences orphiques et pythagoriques se constituent les sectes des Esseniens et des Thérapeutes qui pratiquent la vie contemplative.

On peut citer ici le texte de Léon Robin sur le déclin de la pensée Grecque, nous donnant la réflexion de Philon d'Alexandrie comme exemple du syncrétisme philosophique qui règne au 1er siècle après J.C. :

« Philon inaugure la méthode allégorique : la philosophie rationaliste des Grecs, le Platonisme et le Stoïcisme surtout, lui servent à découvrir entre l'homme et le Dieu transcendant “ les médiateurs ” que négligeait le mysticisme exalté des Thérapeutes. Au dessous de ce Dieu qui est l'Un indéterminé se déroule une hiérarchie d'intermédiaires : d'abord le verbe ou Logos, les idées, modèles des choses, ensuite l'homme de Dieu ou le premier Adam et, au dessous, les Anges, puis le souffle de Dieu, et les puissances par lesquelles l'Un se met à notre portée.

Se transformer par le moyen de l'ascétisme, c'est s'élever, en sortant de soi (extase), jusqu'au médiateur suprème : le Verbe ou la Révélation de Dieu. »

 

Quelle est la place de PLOTIN au milieu de ce syncrétisme philosophique ?

Quelle est la portée de sa démarche ?

 

Si les croyances orphiques et les cultes orientaux répondent aux besoins et à l'angoisse des classes moyennes ou déshéritées, l'enseignement de PLOTIN s'adresse aux classes aisées et cultivées, à un milieu fermé de gens instruits : il doit construire une philosophie qui traduise la préoccupation fondamentale du salut en tenant compte de cinq siècles d'élaboration des concepts philosophiques ; il doit fonder la possibilité du salut sur une conception philosophique de l'Etre.

 

Notre analyse du platonisme nous permet de comprendre sa démarche :

 

Si Platon ne pouvait aller jusqu'au bout du renversement philosophique “ idéaliste ” affirmant que la seule réalité est Dieu : l'Etre ou l'Un, c'est qu'il lui fallait fonder les idées pures et les valeurs morales:

Entre l'homme et Dieu, PLATON devait maintenir des “ intermédiaires ”, nécessaires pour garantir l'ordre de la cité : le Bien, toujours au-delà de l'intelligible n'avait pour rôle que d'investir ces intermédiaires d'une valeur “ essentielle ”. Restait en suspens le problème des rapports de l'intelligible avec l'Etre et la question de la participation du sensible aux essences.

Or, au moment où PLOTIN réfléchit, les valeurs se sont effondrées : les réalités idéales n'ont plus à jouer leur rôle intermédiaire entre les êtres particuliers (les hommes) et la Réalité qui les hante.

Parce qu'il n'y a plus de médiation entre l'homme et l'Etre, l'homme est de plain-pied avec l'Etre, confronté dans son isolement et son angoisse au problème de la transcendance.

 

Nous connaissons la démarche de Plotin :

 

Le problème fondamental de la philosophie : celui des rapports de l'homme et du monde, de la Pensée et de l'Etre est résolu par un Monisme spirituel.

Dans le cadre de ce Monisme spirituel, PLOTIN peut considérer le multiple comme une émanation de l'Un, sans solution de continuité.

Cette suppression des intermédiaires “ rationnels ” entre l'un et le multiple, -entre la totalité et les réalités particulières-, permet à PLOTIN de donner un fondement philosophique à l'éthique du Salut.

En effet, si le multiple n'est pas le résultat d'un engendrement ou d'une création mais une simple inversion, si le temps n'est pas une réalité différente par nature mais seulement une dégradation de l'Eternité, il n'y a pas, comme chez PLATON, de saut impossible ou de distance infranchissable entre l'Individu et le Tout.

 

Le salut consiste à refaire en sens inverse le trajet de la “ production ”.

La conversion est possible car elle n'est qu'une procession à rebours par laquelle le Tout est rétabli dans son Eternité : le multiple se fond dans l'Un dont il n'était qu'une limitation illusoire.

 

L'attention se confond avec l'absorption, le salut avec l'amour, la vie morale se ramène à la vie mystique.

 

 

 

 

 

 

 

PARTIE II

 

 

LA TRANSCENDANCE et LA CONVERSION :

 

SIMONE WEIL : LA PESANTEUR ET LA GRACE

 

 

 

C'est la dialectique platonicienne du renversement des apparences et la solution “mystique ” néo-platonicienne au problème des rapports de l'un et du multiple, qui permet à Simone WEIL de penser son expérience chrétienne.

Dans sa démarche, c'est la perspective du détachement qui vient démasquer le visage mensonger de notre attachement.

C'est la Grâce qui nous fait éprouver la Pesanteur.

 

A tous les niveaux de notre attachement correspond une forme d'illusion :

 

S'agit-il de nos désirs ? La chose ou l'être m'apparaît comme un objet réel dont j'ai besoin et pourtant, dès que le désir est “ réalisé ”, l'objet a cessé d'exister. Il est devenu, à proprement parler "irréel". Est-ce à dire que les objets réels ne sont que des fictions, que je suis le jouet d'hallucinations ?

Simone WEIL nous rappelle PLATON : L'irréalité des objets concerne non leur existence mais leur valeur.

C'est le désir qui investit les objets d'une valeur, d'une réalité empruntée. Le mirage dont je suis victime n'est pas le fait de l'objet mais l'oeuvre du désir. L'expérience : celle de la déception, de l'insatisfaction, est là pour nous révéler que “ la souffrance, le vide sont le mode d'existence des objets du désir.

Une fois que l'objet est “ possédé ”, je découvre la vérité : il n'y avait à proprement parler “ rien ”. C'est notre attachement -ici notre désir- qui confère à l'objet une réalité, c'est à dire une valeur, qu'il n'a pas.

 

Descendre à la source des désirs pour arracher l'énergie à son objet. C'est là que les désirs sont vrais, en tant qu'énergie. C'est l'objet qui est faux ...

Mon arrachement indicible dans l'âme à la séparation du désir et de son objet .

Le désir est impossible. Il détruit son objet. Les amants ne peuvent pas être Un. Ni Narcisse être deux. Don Juan, Narcisse.

Parce que désirer quelque chose est impossible, il faut désirer le rien.

 

Cette première découverte exige immédiatement une conversion :

descendre à la source des désirs pour arracher l'énergie à son objet.

 

Mais, si l'objet a disparu, s'il a perdu la valeur que lui confère notre attachement, que faut-il “ faire ” ? - Simone WEIL répond “ désirer sans objet ”.

C'est l'expérience mystique qui seule ici vient donner un sens à cette dénonciation de l'expérience humaine : c'est Dieu qui seul peut venir ici combler l'attente.

 

L'extinction du désir (bouddhisme) ou le détachement ou - l'amor fati - ou le désir du Bien absolu, c'est toujours la même chose : vider le désir, vider la finalité de tout contenu, désirer à vide, désirer sans souhait.

Détacher notre désir de tous les biens et attendre.

L'expérience prouve que cette attente est comblée

 

 

Amour imaginaire pour les créatures ”.

 

Est-il vrai que le sentiment, comme le désir, soit une illusion ?

Quand j'éprouve cet amour ou cette haine, je ne puis concevoir que le sentiment lui-même soit irréel. Aussi n'est-ce pas le sentiment qui est une illusion : il nous trompe sur son objet :

 

Un être ainsi qui déçoit, note Simone WEIL, impossible qu'il ne me réponde pas ce que je me suis dis à moi-même en son nom.

 

Déception : Toute la réalité que j'attribuais à l'autre s'effondre irrémédiablement.

L'attente, comme la déception, le prouve : c'est un autre que j'espérais, c'est un autre que j'aimais. C'est mon attachement -mon amitié ou mon amour- qui constituait toute sa “ réalité ”. Comment notre combat quotidien avec l'ange ne nous a-t-il pas depuis longtemps éclairé sur l'origine de nos illusions ? Qui j'aime ? Puis-je même le dire ? puisqu' entre lui et moi mon attachement -mon amitié ou ma haine - a tissé un voile d'irréalité.

C'est dire qu'il faut renoncer à nos amitiés, à nos amours, à nos haines aussi, si nous ne voulons pas être continuellement victimes de nous-mêmes, embrasser nos propres mirages.

 

L'amitié c'est quelque chose de plus corrupteur que l'amour, là où l'amour voit l'autre comme nous le voulons, l'amitié veut que l'autre nous voit de la même façon. Apprends à repousser l'amitié, ou plutôt le rêve de l'amitié.

 

Et Simone WEIL conclut violemment : “ Abolir toute cette marge de sentiment, impure et trouble - Schluss -.

 

Impurs sont les sentiments, à ses yeux, parce qu'ils nous font vivre sur le mode de l'imaginaire. Cette marge de sentiment nous sépare “irréellement” du réel.

 

Là encore, cette dénonciation du sentiment , deuxième forme de notre attachement, conduit à une règle : “ Essayer d'aimer sans imaginer .

Mais cela est impossible : c'est dire qu'il faut renoncer à aimer tous les êtres. Alors seulement la compréhension est ouverte : on ne peut aimer vraiment -en vérité- que celui qu'on ne peut imaginer. Et l'amour par cette conversion, prend sa vraie signification :

L'amour est un signe de notre misère . Dieu ne peut aimer que soi. Nous ne pouvons aimer qu'autre chose.

Rien de ce qui existe n'est absolument digne d'amour.

Il faut donc aimer ce qui n'existe pas.

Celui qui met sa vie en Dieu lui-même, celui là ne la perdra jamais.

Mettre sa vie dans ce qu'on ne peut pas dû tout toucher.

C'est impossible. C'est une mort. C'est cela qu'il faut.

 

 

L'action elle-même est-elle une illusion ?

 

Mais dans l'action ne faisons-nous pas la preuve de notre pouvoir ? N'est-ce pas ce vouloir qui nous fait à l'image de Dieu, par lequel nous pouvons "faire" le bien ?

Nous croyons par tradition au sujet des Dieux et nous voyons par expérience au sujet des hommes que toujours, tout être exerce tout le pouvoir dont il dispose (Thucydide). Comme du gaz, l'âme tend à occuper la totalité de l'espace qui lui est accordé.

 

Réalisons-nous des projets ? Nos actes sont-ils une preuve d'avoir agi ?

Simone WEIL répond :

Quand nous croyons agir, nous sommes en réalité immobiles ...

Acte effectivement accomplis et cependant imaginaires . Un homme se suicide, en réchappe, et n'est pas plus détaché après qu'avant. Son suicide était imaginaire .

 

En agissant pour quelque chose, fut-ce pour le bien, je ne fais rien d'autre que me prouver à moi-même que je suis quelque chose : cet amant, ce héros, cet homme charitable. L'acte n'est que ce simulacre par lequel je me donne une réalité, un être que je ne “ suis ”pas ...

 

Mon attachement au passé, ma projection dans l'avenir - la structure même du temps ne sont là que pour me voiler le vide dont j'aurai le vertige si je pouvais vivre dans l'instant.

Le temps, a proprement parler n'existe pas (sinon le présent comme limite) et pourtant c'est à cela que nous sommes soumis. Telle est notre condition : nous sommes soumis à ce qui n'existe pas. Qu'il s'agisse de la durée passivement soufferte -attente, regret, remords- ou du temps manié -ordre, méthode, nécessité- dans les deux cas, ce à quoi nous sommes soumis, cela n'existe pas. Mais notre soumission existe, nous sommes réellement attachés par des chaînes irréelles. Le temps, irréel, voile toutes choses et nous-mêmes d'irréalité.

 

Avenir combleur de vide. Parfois aussi, le passé joue ce rôle (j'étais, j'ai fait ...)

Le passé et l'avenir entravent l'effet salutaire du malheur en fournissant un champ illimité pour des élévations imaginaires. C'est pourquoi le renoncement au passé et à l'avenir est le premier des renoncements.

 

Là encore, l'éthique conduit à la conversion :

 

Pour atteindre le détachement total, le malheur ne suffit pas. Il faut un malheur sans consolation ...

Accepter le passé sans demander de compensation à l'avenir. Arrêter le temps à l'instant. C'est aussi l'acceptation de la mort...

Se vider du monde. Revêtir la nature d'un esclave. Se réduire au point qu'on occupe dans l'espace et dans le temps. A rien. Se dépouiller de la royauté imaginaire du monde. Solitude absolue. Alors on a la vérité du monde.

En tout, par delà l'objet particulier quel qu'il soit, vouloir à vide. Vouloir le vide.

Si on arrive là, on est tiré d'affaire. Car Dieu comble le vide.

 

Si nos désirs et nos sentiments nous trompent parce qu'ils se trompent d'objet, au moins la certitude de soi, qui nous est donnée avec la conscience, avec notre être même, ne saurait être une illusion ?

 

Rien au monde, écrit Simone WEIL, ne peut m'ôter le pouvoir de dire “je” Mais qui suis-je ?

Dans l'avenir où nous nous projetons, sans le passé où nous nous imaginons, si nous pouvions n'être dans l'instant que ce que nous sommes, nous ne serions à proprement parler “rien”.

L'homme n'a pas d'être, il n'a que de l'avoir.

 

C'est notre attachement à nous-mêmes qui crée l'image de notre passé et la perspective de notre avenir pour nous dissimuler à nous-même notre vide, notre néant “ essentiel ” . Simone WEIL reprend la leçon de PASCAL.

Cette découverte conduit immédiatement à l'éthique de la purification :

Nous devons renoncer à être quelque chose . ”

 

Mais Simone WEIL va plus loin, sur le chemin mystique du néoplatonisme :

 

Nous naissons et vivons à contre sens ... par un renversement de la hiérarchie, la première opération est le retournement, la conversion.

 

Cette découverte de notre néant, ce renoncement à être quelque chose aboutit à une révélation :

A mesure que je deviens rien, je restitue à Dieu la réalité qui s'affirmait en moi :

 

Lui qui nous donne l'être, il aime en nous le consentement à ne pas être “Alors” il s'aime à travers nous. Notre existence n'est faite que de son attente, de notre consentement à ne pas exister.

 

L'éthique du renoncement, du détachement est l'expression de cette mystique de l'Unité Retrouvée :

 

Une fois qu'on a compris qu'on est rien, le but est de devenir rien ” et

renoncement, imitation du renoncement de Dieu dans la création . ”

 

En nous dépouillant d'une réalité imaginaire, nous ne faisons que retrouver une unité dont nous n'avons jamais été exclus que par l'illusion sous toutes ses formes. Nos chaînes, nos liens -la nécessité de vivre, d'aimer, d'agir ou de penser- ne sont qu'un “ écran mis entre Dieu et nous pour que nous puissions être . ”

C'est à nous de percer l'écran pour cesser d'être.

Nous participons à la création du monde en nous décréant nous-même .

 

La dialectique qui conduit Simone WEIL de l'expérience de la misère, du malheur de l'homme à l'expérience mystique de la conversion a la même portée “ au plan philosophique ” que la démarche de PLOTIN ou du Bouddhisme : “ le moi, ce n'est que l'ombre projetée par le pêché et l'erreur qui arrête la lumière de Dieu et que je prends pour un être …

 

Dieu m'a donné l'être pour que je le lui rende. C'est comme une de ces épreuves qui ressemblent à des pièges et qu'on voit dans les contes et les histoires d'initiations. Si j'accepte ce don mauvais et fatal ; sa vertu apparaît par le refus. Dieu me permet d'exister en dehors de lui. A moi de refuser cette autorisation.

 

Et encore :

 

Toutes les choses que je vois, entends, respire, touche, mange, tous les êtres que je rencontre, je prive tout cela du contact avec Dieu, et je prive Dieu du contact avec tout cela, dans la mesure où quelque chose en moi dit je .

Je peux faire quelque chose pour tout cela et pour Dieu, à savoir : me retirer, respecter le tête à tête.

 

Au terme de l'ascension mystique, la nécessité de notre attachement apparaît comme l'expression d'une illusion d'être qui seule nous éloigne de Dieu.

Ici la vision mystique de l'Etre semble dissoudre l'expérience vécue de notre misère. Le malheur à ce niveau n'est plus que pesanteur dont la grâce seule peut nous délivrer.

 

Mais, l'expérience du malheur de l'existence humaine est-elle liée à cette vision mystique de la réalité ?

Ne peut-on considérer que l'expérience de l'absurdité de l'existence est un moment essentiel de la réflexion philosophique ?

L'étude des philosophies contemporaines devrait nous permettre de répondre à ces questions.

Mais, Simone WEIL elle-même nous y prépare. Elle écrit :

 

Nous sommes des êtres connaissant, voulant et aimant ; et, dès que nous portons l'attention sur les objets de la connaissance, de la volonté et de l'amour, nous reconnaissons avec évidence qu'il n'y en a pas qui ne soient impossibles.

 

Notre vie est impossibilité, absurdité.

 

Impossibilité de vivre, absurdité fondamentale de l'existence, n'est-ce pas là la découverte de toute la philosophie moderne ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
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