René Char Le requin et la mouette

 
 

Le REQUIN et la MOUETTE

 

 

 

 

 

 

Je vois enfin la mer dans sa triple harmonie, la

mer qui tranche de son croissant la dynastie des

douleurs absurdes, la grande volière sauvage, la mer

crédule comme un liseron.

Quand je dis : j'ai levé la loi, j'ai franchi la morale,

j'ai maillé le cœur, ce n'est pas pour me donner raison

devant ce pèse-néant dont la rumeur étend sa palme

au delà de me persuasion. Mais rien de ce qui m'a

vu vivre et agir jusqu'ici n'est témoin alentour. Mon

épaule peut bien sommeiller, ma jeunesse accourir.

C'est de cela seul qu'il faut tirer richesse immédiate

et opérante. Ainsi, il y a un jour de pur dans l'année,

un jour qui creuse sa galerie merveilleuse dans

l'écume de la mer, un jour qui monte aux yeux pour

couronner midi. Hier la noblesse était déserte, le

rameau était distant de ses bourgeons. Le requin et

la mouette ne communiquaient pas.

- O Vous, arc-en-ciel de ce rivage polisseur,

approchez le navire de son espérance. Faites que

toute fin supposée soit une neuve innocence, un

fiévreux en-avant pour ceux qui trébuchent dans la

matinale lourdeur.

 

 

 

 

 

 

 

Textes complémentaires

 

Le Requin et la Mouette

 

 

C'est au Trayas au bord de la Méditerranée durant l'hiver de 1946 que le thème du « Requin et la Mouette » s'est imposé à moi. J'allais voir Henri Matisse à Vence et nous en parlions. Ces parfaites noces le hantaient.

Poème qui s'est acquitté par le charme écumant qu'il m'a procuré, encore après sa fugue, tel le chant d'un coq brutal dans l'âme, maître du silence qui le suit.

 

Quand on veut comprendre un poème de René CHAR, il faut toujours rappeler la source et l'enjeu de la poésie, qui sont inséparables de la situation de l'homme, qu'il faut appréhender non comme le drame de son existence (séparée de l'être) mais comme le lieu d'une contradiction qui est au cœur de l'être.

 

Rappelons l'Argument du “Poème Pulvérisé ” :

 

« Né de l'appel du devenir et de l'angoisse de la rétention, le poème, s'élevant de son puits de boue et d'étoiles, témoignera presque silencieusement qu'il n'était rien en lui qui n'existât vraiment ailleurs, dans le rebelle et solitaire monde des contradictions ».

 

Parce que la contradiction ne prend pas sa source dans la subjectivité, dans la séparation de l'homme d'avec « son » monde, le but de la poésie ne saurait être de restaurer une unité perdue, de célébrer l'harmonie d'une unité retrouvée -grâce au poème- de l'homme avec « le » monde.

 

La vie humaine, quand elle prend conscience d'elle-même dans la naissance même du poète, n'est rien d'autre que cette tension entre l'appel du deveniret l'angoisse de la rétention: voilà pourquoi René CHAR dira que le poète est « la genèse d'un être qui projette et d'un être qui retient ».

Vivre, c'est maintenir, soutenir cette tension.

 

Agir ou écrire (pour le poète, c'est une seule et même chose), c'est “résoudre” cette tension dans le moment « suspendu » du poème qui témoigne « presque silencieusement » de l'unité -jamais réalisée- des contraires, de la contradiction jamais résolue.

 

Voilà sans doute pourquoi la vie de René CHAR et son œuvre ont l'apparence d'une ascèse, d'autant plus aride qu'elle ne prépare aucune rédemption, ne réparant aucune faute et ne s'appuyant sur aucun espoir de salut : d'une innocence retrouvée.

 

Le poème que nous voulons comprendre est un des rares moments où le poète, -à la faveur d'une idylle charnelle et méditerranéenne (avec Yvonne Zervos)- voudrait «pouvoir » relâcher la tension et ouvrir la porte à l'espérance.

 

Cette tentative -ou cette tentation- commande la structure du poème :

 

Celui-ci commence par une sorte de soulagement de qui, « enfin ! », découvre l'harmonie : « une triple harmonie ». Et il s'achève par une prière adressée à ce monde de l'harmonie, pour que l'arc-en-ciel -ce lien de la terre et du ciel- présage une réconciliation, instaure une nouvelle unité : “une neuve innocence”.

 

Entre ces deux moments, les plus contraires qui soient à l'éthique du poète, nous assistons au reniement difficile -mais ici délibéré, volontaire- de toutes les idées, les sentiments, les sensations même qui constituaient cette éthique : le sens même de sa vie et de sa poésie.

 

Le Prélude

 

Voici le prélude : l'expression du soulagement :

 

« Je vois enfin la mer dans sa triple harmonie, »

 

Que la mer soit immédiatement désignée comme la cause du soulagement, comme la découverte de l'harmonie ne tient pas seulement aux circonstances du poème dont René CHAR a confié à Paul Veyne qu'il s'agissait d'une journée d'amour charnel passée avec Yvonne Zervos auprès d'un golfe de la Côte méditerranéenne.

 

C'est la négation, dès le début du poème, de la valeur poétique négative que René CHAR attribue toujours à la mer, dont la planéité -la platitude- soulevée seulement par les remous inconscients des vagues, la répétition et l'éternel retour des marées, le zéro d'altitude, la linéarité du rivage, symbolisent la succession monotone des évènements, l'étalement monocorde des vies humaines, la répétition des choses et l'inconscience des foules.

 

 

Or voici que la mer révèle « une triple harmonie » qui est l'exact contraire des réalités qu'elle symbolisait :

 

« La mer qui tranche de son croissant

La dynastie des douleurs absurdes,

La grande volière sauvage,

La mer crédule comme un liseron. »

 

 

Le croissant du golfe, rompant la ligne du rivage, dévoile, au lieu du fil monocorde de la vie anonyme, un profil vivant, humain.

 

Les grands mouvements internes qui animent la mer en son sein même, dénonce, au lieu des remous inconscients de l'histoire (répétition des évènements et marées des foules), l'absurdité et la contingence de “la dynastie, c'est-à-dire du règne des douleurs, des malheurs humains avec quoi l'on confond l'histoire.

 

La mer, loin d'être l'eau trouble, mêlée de vase, où les hommes s'agitent en tous sens et sans raison, la mer que R. CHAR désignait comme « le vivier des poissons humains » est devenue « la grande volière sauvage », où les hommes, poissons dont l'évolution a fait des oiseaux, découvrent la liberté des ailes.

 

En un mot, « la mer crédule », la crédulité, loin d'être synonyme de bêtise, devient la simplicité, l'innocence, la vitalité du liseron.

 

Tel est l'accord où s'achève ce prélude : Quand on oublie (comme en ce jour) que l'harmonie est inséparable de la tension des cordes de la lyre (dont parlait Héraclite), on opère une véritable transmutation du monde en un paradis -union « allégeante » du ciel et de la terre-.

 

La réflexion en trois moments

 

Le poète alors éprouve la nécessité de comprendre cette transmutation : il veut mesurer le sens et la portée de cette transformation qui, en ce jour exceptionnel, s'opère en lui, à laquelle il se sent acquiescer de tout son être.

 

Cette réflexion se déroule en trois moments :

 

1er moment :

 

Faut-il d'abord justifier cette transformation qui s'opère en lui : cette découverte d'une harmonie immédiate avec l'être, par une nouvelle éthique ou par un dépassement de l'éthique qui réglait sa vie?

 

« Quand je dis : j'ai levé la loi, j'ai franchi la morale, j'ai maillé le coeur, ce n'est pas pour me donner raison. »

 

Autrement dit :

 

Pour se donner raison, doit-il affirmer que cette découverte (de l'harmonie immédiate de l'homme et du monde) met fin à la loi qu'il s'est donné de vivre la contradiction, exige le franchissement, le dépassement de la morale qu'il a fondée sur la prise de conscience lucide de la contradiction ?

 

Doit-il affirmer maintenant que le cœur, loin d'être en lui (en l'homme) le lien où se noue la contradiction, est « maillé », attaché, intimement lié à l'harmonie du monde ?

 

En un mot, faut-il inventer une nouvelle éthique -par exemple, une morale du bonheur (comme Paul Eluard), comme si « la rumeur » de la mer harmonieuse qui « étend sa palme » comme « un pèse-néant »permettait de dénoncer l'orgueil, la vanité, le néant de tout ce que le poète affirmait jusqu'alors comme sa vérité ?

 

Et cela au-delà de « toute » persuasion, comme si « le sentiment » de l'harmonie immédiate avec le monde exigeait qu'on le convertît en une morale.

 

 

2ème moment :

 

Il n'en n'est rien.

 

« Rien de ce qui m'a vu vivre et agir jusqu' ici ne m'est témoin alentour. »

 

Vivre, nous l'avons dit, pour René CHAR, c'est soutenir la contradiction, maintenir la tension ; et agir -ou écrire-, c'est témoigner de la contradiction sans jamais pouvoir la résoudre autrement que dans l'instantanéité du poème.

 

Nul besoin de donner ou de se donner des raisons, d'inventer une nouvelle éthique. Le poète, en ce jour exceptionnel, est sans témoins : il peut enfin vivre, simplement vivre (dans la simplicité de l'herbe, dans l'innocence du liseron) sans se poser “la prodigieuse question ” : celle du sens.

 

 

« Mon épaule peut bien sommeiller, ma jeunesse accourir.

C'est de cela seul qu'il faut tirer richesse immédiate et opérante. »

 

L'épaule n'a plus à supporter la pesanteur, la courbature que fait peser sur elle l'état de veille permanente : elle peut enfin sommeiller ;

Et la « jeunesse accourir »,comme si dès son enfance, la douleur n'avait été présente condamnant le bonheur, interdisant l'innocence.

Ce n'est pas d'une réflexion, d'une philosophie, d'une éthique que dépend cette découverte : il doit la tirer expressément (et peut-être est-ce le poème encore une fois qui permet de l'exprimer) de l'expérience “immédiate” de la transformation qui « s'opère » réellement en lui-même dans un moment unique, exceptionnel.

 

3ème moment :

 

« Ainsi, il y a un jour de pur dans l'année ! »

 

Véritable exclamation qui permet de mesurer l'innocence native du poète qui, jusqu'alors, n'imaginait pas qu'on pût « simplement » vivre ... Cette découverte (...comme une révélation ! ) dévoile combien la vocation poétique a partie liée avec la douleur.

 

 

« Un jour qui creuse sa galerie merveilleuse dans l'écume de la mer,

Un jour qui monte aux yeux pour couronner midi. »

 

Cette révélation de la richesse immédiate de la vie -simplement vécue- renverse toute la vision antérieure du poète :

« L'écume de la mer », qui jusqu'alors n'était que le résidu d'un ressassement continuel, d'une agitation vaine, devient l'expression de la richesse “argentée” de la mer ...

« Midi », qui n'était que le déclin d'une journée conduisant au sommeil, devient le couronnement du jour, mieux : C'est le jour qui vient couronner « Midi », loin que «Midi » soitle signal de son déclin.

Avec l'écume, l'apparence se trouve réhabilitée : Avec le couronnement de « Midi », l'Instant devient l'essence même du temps.

 

 

« Hier la noblesse était déserte,

le rameau était distant de ses bourgeons. »

 

Quelle est cette « noblesse » que le monde a déserté ? - Quel est ce “rameau” toujours distant de « ses bourgeons » ?

- Il s'agit du poète, mais aussi de l'homme.

 

La distance qui isole le poète des autres hommes et l'homme de ses semblables ; la distance qui sépare le poète de ses créations, et l'homme de ses produits définissent le mal dont la douleur du poète est l'écho ...

(-cette douleur qu'aujourd'hui la richesse immédiate du contact avec le monde fait miraculeusement s'évanouir-)

 

Qu'en est-il pour le poète ?

 

Comment traduire l'expérience de ce mal qui est la distance qui nous sépare de l'Autre ?

 

 

« Le Requin et la Mouette ne communiquaient pas. »

 

La réponse est sibylline, parce que l'allégorie s'impose. En cette journée exceptionnelle, c'est grâce à la présence d'une femme -de la beauté- que la mer profonde, -« géniale » autant que pour les Grecs-, devient le symbole de l'unité harmonieuse de l'homme avec l'être.

On le sait, depuis l'enfance -la Première Rencontre-, la rencontre avec la beauté est en même temps rencontre avec l'être. Mais, voici qu'en « ce seul jour dans l'année », la beauté a une présence charnelle ; et tout se passe comme si l'harmonie était «réalisée » ; l'illusion est totale, au point qu'exister n'est peut-être que « simplement» vivre.

 

Comment figurer l'amour qui « réalise » ce miracle sinon comme les Noces du Requin-Poète, s'élevant de la mer profonde, avec la Mouette qui vient caresser de son vol aérien l'eau limpide (qui est, nous le savons, le symbole de l'état poétique) ?

Pour illustrer le poème, Henri Matisse représentera le baiser du Requin et de la Mouette, que seule sépare la frontière invisible de l'eau.

Aussi est-ce à bon droit qu'on peut dire qu' «Hier» -avant ce jour exceptionnel-, «Le Requin et la Mouette ne communiquaient pas ».

 

La Prière et l'Incantation

 

Mais, nous le savons, le poète n'est pas un être à part ; ce sont les hommes qui par instants portent un poète en eux.

Après la figure du Requin et de la Mouette qui symbolise les rapports du poète et de la Beauté inaccessible, c'est aux hommes réels que René CHAR s'adresse.

 

Le mythe des rapports du poète avec la Beauté -figure féminine de l'inconnu-, ne peut traduire la séparation de l'homme d'avec l'être, qui est à l'origine de la douleur des hommes.

Et de même, l'imagination d'un état où l'harmonie immédiate avec le monde constituerait le comblement du désir, ne saurait représenter la vraie vie, pour ceux dont la vie se reproduit, se répète, parce que le monde leur est étranger, parce que les objets du désir sans cesse leur échappent.

 

« Pour ceux qui trébuchaient dans la matinale lourdeur », dont les matins sont déjà « obérés » (Paul Veyne) par l'harassant travail du jour, que signifie la distance qui les sépare de l'être ?

 

Si l'être n'est ni Dieu, qui ne promet que le salut individuel, ni le monde de l'homme qui lui est étranger, qu'est-ce que l'arc-en-ciel, qu'est-ce que le lien entre la terre des hommes et le ciel, qui peut combler la distance et « alléger » la douleur ?

 

C'est cet Arc-en-ciel que René CHAR invoque dans cette incantation qui achève le poème :

 

« - O Vous, arc-en-ciel de ce rivage polisseur. »

 

Non pas n'importe quel lien avec le ciel mais le lien qui peut projeter « en avant » les hommes réels laissés sur ce rivage poli, usé par le ressassement de la mer, de la vie ...

Ce lien n'est pas autre chose que l'histoire, c'est-à-dire pour les hommes réels, l'espérance de l'avenir de l'homme.

Voici la prière :

 

« Approchez le navire de son espérance. »

 

Que l'arc-en-ciel de l'histoire rapproche l'homme de son espérance comme le navire du rivage, et les hommes de leur avenir humain, même si l'histoire n'a pas de fin parce que l'homme est toujours à venir ...

(Pour René CHAR, la Résistance fut un des moments de ce rapprochement du navire et de l'espérance.)

 

« Faites que toute fin supposée soit une neuve innocence. »

 

Certes, il n'y a pas de fin de l'histoire ; le but, l'objectif ne seront jamais un terme ou une fin mais toujours un projet, c'est-à-dire « une fin supposée ».

Il n'empêche qu'à chaque pas, même s'il faut faire un pas en arrière, « Ceux qui trébuchent dans la matinale lourdeur » recouvrent « une neuve innocence », échappent à la lourdeur des matins obérés de leur vie sans espoir, pour vivre « un fiévreux en-avant », d'où naît une nouvelle espérance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
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