La robinsonnade

 
L’apologue de Robinson
 
Marx, qui critique fréquemment les « robinsonnades » de l’économie politique, établit pourtant dans le passage du Capital sur le fétichisme de la marchandise un parallèle explicite entre le modèle économique de Robinson et celui de la société communiste future.
Pour lui, dans un système marchand ou a fortiori capitaliste, les rapports de production échappent à leurs porteurs et en viennent à les dominer : le mouvement des choses, (marchandises, monnaie, capital) contrôle les relations réciproques des hommes qui les ont produites. Dans la société communiste, au contraire, les hommes redeviendraient les maîtres de leur propre « mouvement social » – d’où le recours à l’analogie de la société-personne à travers l’apologue de Robinson.
« Robinson, dans son île ... doit exécuter des "travaux utiles de genre différent", fabriquer des meubles par exemple, se faire des outils, apprivoiser des animaux, pêcher, chasser, etc ...
Malgré la variété de ces fonctions productives, il sait qu'elles ne sont que les formes diverses sous lesquelles se manifeste le même Robinson ...  La nécessité le force à partager son temps entre des occupations différentes ...  (pour faire face à) l'ensemble de ces travaux, (il organise son temps selon) la plus ou moins grande difficulté qu'il a à vaincre pour obtenir l'effet utile qu'il a en vue ... En bon Anglais qu'il est en notant les actes quotidiens ... (il fait) l'inventaire des objets utiles qu'il possède, des différents modes de travail exigés par leur production et des temps de travail que coûtent ces diverses productions.
(En un mot) tous les rapports entre Robinson et les choses qui forment la richesse qu'il s'est créé lui-même sont simples et transparents. »
 
En d'autres termes, avant que ne s'instaure le système de la production marchande, tout ce qui constitue la production  -en tant que rapport à la nature- est un processus complètement transparent et clair pour celui qui produit.
Son but est bien la satisfaction des besoins.
Pour atteindre ce but, il est obligé d'exécuter des travaux utiles de genre différent, « des travaux particuliers », y compris la fabrication d'outils.
Et Robinson sait deux choses, ou, si l'on veut, la conscience qu'il a de ce processus, est claire en ces deux points :
1.Toutes ces formes d'activité sont bien le travail humain d'un même Robinson : le travail  est une manifestation de lui-même.
2.La richesse qu'il a créée lui-même n'est rien d'autre que :
    - les objets utiles
    - les outils
    - les méthodes de travail.
 
Ainsi se trouve éclairci le processus de production, qui est d'abord rapport avec la nature.
 
La démarche de Robinson s’apparente à celui de la coordination de la division sociale du travail, explicité par Marx dans sa lettre à Kugelman de 1868.
Ce dernier, comme la collectivité communiste future, doit répartir son temps de travail entre différentes occupations compte tenu des divers besoins qu’il souhaite satisfaire : Il doit opérer des choix dans l’allocation de son temps. Il a consigné dans son « inventaire » les divers objets utiles qu’il possède, les divers modes de travail exigés par leur production, de même que le temps de travail nécessaire en moyenne pour les obtenir. A partir de cette comptabilité en temps de travail, il effectue un arbitrage dans son programme de travail, qui « dépend du niveau plus ou moins élevé des difficultés qu’il lui faut surmonter pour atteindre l’effet utile qu’il en a vue ».
Autrement dit, notre héros établit son plan de production en comparant les dépenses de travail nécessaires à la fabrication de ses biens de consommation et de ses moyens de production, et ses propres besoins.
Les rapports entre Robinson et les choses qu’il crée sont donc « simples et transparents ».
Bien que les « déterminations de la valeur » (le travail humain et sa mesure par le temps) s’y retrouvent, ce contenu n’a pas à prendre la forme aliénée de la valeur du produit, ni la coordination de la production à être médiatisée par l’échange des produits, comme c’est le cas dans une économie marchande. Chez Robinson, les divers travaux ne sont pas effectués indépendamment les uns des autres, leur coordination s’opère donc a priori grâce à un plan de production fondé sur un calcul en temps de travail.
Dans le communisme futur, les producteurs associés répartiront de même le travail (et les moyens de production) disponibles entre les diverses branches selon un plan concerté, par confrontation du temps de travail direct et indirect nécessaire pour obtenir les différents produits et les « effets utiles » attendus. Une comptabilité générale en temps de travail, sans le détour devenu inutile de la valeur d’échange, sera mise en place.
Marx insiste, -alors même qu’il s’agit d’une économie industrielle post-capitaliste développée et donc hautement complexe – sur la simplicité et la transparence du processus qui s’opposent à l’opacité inhérente au fétichisme marchand.
 
1) De l’organisation de la production à la division sociale du travail .       
 
Mais, dira-t-on  -c'est en cela que consiste la Robinsonade-  vous avez supposé que Robinson pouvait exécuter seul tous les travaux particuliers nécessaires pour produire des objets utiles. Or, précisément la diversité des travaux particuliers exige une association  -une formation sociale- organisant la division du travail, d'où naît la nécessité de l'échange entre les producteurs "privés", chacun exécutant une production particulière.
Ainsi se constituerait d'emblée, à partir de la division du travail, un "système social" organisant les échanges où la valeur du travail de chaque individu -de chaque producteur privé- ne peut se mesurer que dans la valeur de la marchandise.
 
Que répond MARX à cette objection ?
 
« Pour rencontrer le travail commun", c'est-à-dire "une forme d'association immédiate" qui ne soit pas un "système social des échanges", étranger aux producteurs particuliers, il n'est pas besoin de remonter à sa forme naturelle primitive. Nous en avons un exemple tout près de nous dans l'industrie patriarcale et rustique d'une famille de paysans qui produit pour ses propres besoins, bétail, blé, huile, lin, vêtements, etc ... : ces divers objets se présentent à la famille comme le produit de son travail (du travail en commun de tous les membres du groupe) et non comme des marchandises qu'ils échangent réciproquement.
Les différents travaux d'où dérivent ces produits  -agriculture, élévage du bétail, tissage, fabrication de vêtements etc...-  possèdent de prime abord la forme de fonctions sociales, parce qu'ils sont des fonctions de la famille qui a sa propre division du travail (sous forme de répartition des tâches) : ce sont les conditions naturelles -changements de saisons, différences d'âge et de sexe etc...- qui règlent dans la famille la distribution du travail et sa durée pour chacun.
La mesure de la dépense des forces individuelles apparaît ici directement comme caractère social des travaux eux-mêmes, parce que les forces de travail individuelles ne fonctionnent que comme organes de la force commune de la famille. »
 
Cette analyse d'une "forme d'association immédiate" -la famille rustique- dont l'activité échappe au système de la production marchande, donne lieu à trois constatations :
1- Les produits du travail se présentent aux individus non comme des marchandises, produites par chacun d'eux, qu'ils échangent réciproquement mais comme les produits du travail en commun de tous les membres du groupe, nécessaires à la satisfaction des besoins sociaux. La production est (et apparaît  aux individus) comme un processus social ayant pour but, non l'échange de marchandises entre eux, mais la satisfaction des besoins du groupe - des besoins sociaux.
2- Il existe bien une certaine "division du travail" entre les membres de la famille, mais les travaux particuliers, confiés à chacun, apparaissent dès l'abord comme une répartition des tâches à l'intérieur de la famille, comme des "fonctions de la famille".Dans la forme d'association qui constitue le groupe social -en l'occurrence la famille rustique - les rapports des individus entre eux dans la production ne sont pas (et n'apparaissent pas aux individus comme) un "système social" indépendant d'eux.
3-"Les forces de travail individuelles ne fonctionnent que comme organes de la force commune de la famille", de sorte que le travail individuel, c'est-à-dire l'emploi par l'individu de sa force et de son temps ont immédiatement pour lui un caractère social.
4-La valeur de l'activité ou du travail individuels n'est pas et n'apparaît pas aux individus, au terme du processus de travail, comme une "valeur" abstraite attachée aux produits en tant que marchandises : l'activité de l'individu -son travail- ont immédiatement pour lui un "caractère", un sens ou, si l'on veut, une valeur sociale.
 
La démarche de Marx  a d'abord une portée économique : pour comprendre le système économique et social qui est le nôtre, il faut analyser la mutation historique décisive qui explique la genèse de ce système fondé sur la loi de la valeur.
Mais, pour une raison bien simple-  dissimulée par le système lui-même, -parce que l'économie n'est rien d'autre que la production par les hommes de leur vie matérielle-, l'analyse de Marx a une tout autre portée : un phénomène économique, tel que l'apparition et le développement de la production marchande constitue -en même temps- une véritable mutation des rapports des hommes entre eux et avec la nature, qui ne manque pas de se traduire par des modifications très importantes de la conscience que les hommes prennent d'eux-mêmes et de leurs rapports.
 
 
2) La portée de l’analyse
 
C'est de ce point de vue qu'il nous faut maintenant développer la portée des analyses qui précèdent : En ces formes immédiates d'association antérieures à la production marchande, quels sont les rapports des hommes entre eux et avec la nature ? - Comment appréhendent-ils les produits de leur activité matérielle (de leur travail), leurs propres rapports entre eux tels qu'ils s'instituent au cours de cette production de leur vie matérielle, et enfin quelle perception ont-ils de leur activité (de leur travail) et quelle conscience peuvent-ils prendre d'eux-mêmes (de leur individualité) ?
 
Cette analyse ne peut se faire que par comparaison et par différence avec notre propre appréhension des produits de notre activité économique, et des rapports qui constituent notre système social, avec la perception que nous avons de notre activité de travail, avec la compréhension que nous avons de notre vie individuelle et la conscience que nous prenons de notre individualité.
 
On peut traduire les différences qui séparent notre « système social » de ces formes primitives d'association par un certain nombre de négations, qui sont autant d'étapes de l'analyse :
    -Les produits du travail n'existaient pas comme valeurs, ni la production des richesses comme système économique
    -Le partage des tâches dans ces formations sociales n'existait pas comme système de division du travail et les rapports des hommes entre eux ne constituaient pas un "système social".
      -L'activité des individus n'était pas distincte de leur activité sociale et le travail particulier de chacun n'était pas perçu comme le moyen général -pour tout individu- de gagner sa vie, de satisfaire ses propres besoins. Et la consommation n'était pas perçue comme moteur de la production.
    -Les conditions de travail (outils, lieux, méthodes et organisation de la production) n'étaient pas perçues comme moyens de la production, ni les conditions de vie comme moyens d'existence, mais les unes et les autres comme résultat de l'activité sociale productive.
      -Le temps de travail n'était pas perçu comme une nécessité sociale imposant sa contrainte envahissante à l'emploi du temps individuel ; mais celui-ci se confondait avec les rythmes de la vie collective.
    -Les hommes n'avaient d'autre conscience de leur individualité que leur appartenance au groupe, manifestée par des symboles, et, à l'intérieur du groupe, leur accession à certaines fonctions ou dignités, toujours confirmée par des mythes et des rites.
 
Les deux analyses de MARX : sa "robinsonade" et sa "famille rustique" n'ont pour but que de mettre en lumière ces différences.
Reprenons ces analyses pour en souligner la portée :
 
 
3) Les leçons de laRobinsonnade
 
Imaginons donc que, comme Robinson, parce que nous sommes seuls sur une île, nous devions exécuter tous les "travaux utiles de genre différent" nécessaires pour assurer notre vie matérielle.
 
.Premièrement, tous ces travaux, même la fabrication de nos outils, n'ont qu'un seul but : produire tous les objets et toutes les conditions nécessaires à notre existence : nourriture, vêtement, habitat mais aussi animal de compagnie, etc ...
Pour Nous-Robinson, il y a un lien direct, immédiat, entre notre activité (son but) et son résultat.
C'est l'inverse que nous vivons dans notre système économique et social : Les objets produits, qui, au terme d'un processus économique dont nous ne sommes qu'un chaînon, sont le résultat de notre activité ne sont pas le but de notre activité : ils font partie d'une "richesse sociale", à laquelle, dans le meilleur des cas, nous pouvons avoir conscience de concourir. Mais, le but de notre activité, loin d'apparaître comme la production d'objets utiles, est la satisfaction de nos besoins propres par l'intermédiaire  d'un travail, dont le salaire est la rémunération.
Notre activité n'est pas la production de nos conditions de vie : c'est un travail -qui, quelle qu'en soit la nature-, constitue notre moyen de vivre. L'activité productive, réduite à la forme abstraite d'un travail, qui constitue l'essentiel de notre vie, n'est paradoxalement que ce moyen de vivre.
 
. Deuxièmement, ce qui est "évident" pour Nous-Robinson, ce n'est pas seulement le but de notre activité, c'est tout le processus de cette activité. Tous les travaux particuliers de genre différent que Robinson effectue -y compris l'activité intellectuelle nécessaire à l'ordonnancement des travaux et la fabrication des outils- ne sont pas seulement des moyens -des moyens de production- au service d'un but qui serait la finalité, en quelque sorte idéale, de ce processus matériel : la satisfaction des besoins.
Car, il faut remarquer que les besoins (à moins qu'on ne les réduise au minimum de survie) sont eux-mêmes produits par tous ces travaux particuliers qui constituent l'activité de Robinson ; il ne fabriquera pas seulement une hutte mais la décorera et la meublera, non seulement une fourrure mais une parure, élèvera des animaux pour sa nourriture mais aussi pour sa compagnie. Ce que Robinson produit ce ne sont pas seulement des objets nécessaires à sa subsistance, ce sont ses conditions d'existence.
La production est un processus, qui, loin de s'achever avec la satisfaction de certains besoins, s'étend et s'élargit sans cesse, suscitant elle-même de nouveaux besoins.
Sans doute, dans notre système, ce même processus de reproduction élargie, est en oeuvre, mais la différence est essentielle : cet élargissement semble obéir à une loi interne au système, indépendante des producteurs.
Et les nouveaux besoins -loin d'apparaître aux individus comme le résultat de leur activité-, s'imposent à eux, dans la sphère de la consommation, comme de nouvelles exigences auxquelles ils ne peuvent satisfaire que par de nouveaux "moyens" de vivre. D'où il apparaît clairement que la production de leur vie matérielle, loin d'être la production de leurs conditions d'existence, est réduite à la production des moyens d'exister.
 
. Troisièmement, Nous-Robinson, étant donné la diversité des travaux à exécuter, nous devons nous organiser : noter les temps de travail nécessaires à chaque tâche pour bâtir notre "emploi du temps".
L'emploi du temps n'est pas extérieur à l'activité : tenant compte de la nature particulière des travaux, des quantités à produire, du résultat à atteindre, il n'est que l'organisation de cette activité, la façon même d'en maîtriser le cours, de contrôler le processus mis en oeuvre par nous, en un mot de prendre en mains toute notre vie, à Nous-Robinson !
Car rien n'échappe à cet emploi du temps, pas même les temps de repos et de loisir nécessaires, qui doivent être intégrés, sous peine que le processus, interrompu par la fatigue, ne soit plus maîtrisé.
L'activité elle-même et la maîtrise de cette activité, dont l'emploi du temps n'est que l'expression, sont une seule et même chose.
Parce que l'emploi du temps est sans doute la marque la plus probante de la maîtrise par l'homme de son activité et de sa vie, c'est là qu'apparaît de la façon la plus évidente ce qui nous sépare de Robinson : notre activité est scindée en temps de travail et temps de loisir ; notre vie est partagée entre vie professionnelle et vie privée. Cette dichotomie s'étend jusqu'à notre individualité où se distinguent, voire s'opposent notre personnage social et notre personne privée.
Entre l'un et l'autre, entre nos deux vies, entre les deux faces de notre individualité, on ne peut pas dire qu'il y ait bon ménage. Là où la première part nous ancre dans le réel du monde et de la vie sociale, ne nous éloigne-t-elle pas du plus profond et du plus vrai de nous-mêmes ? Là où la seconde part nous ouvre la liberté du loisir, l'intimité des rapports familiers et nous livre la vérité de nous-mêmes, cette liberté n'est-elle pas privée de réalité, cette intimité de tous rapports vrais et cette vérité de toute preuve ?
Tout se passe comme si chacune des deux parts -de notre temps, de notre vie, de nous-mêmes, se dévalorisait mutuellement.
Avec la dichotomie qui s'exprime dans la scission du temps, se révèle à nous la racine de notre mal : c'est par le travail que le temps de vivre nous échappe.
Le travail cesse de s'identifier avec la production même de notre vie pour devenir cette chose abstraite, étrangère qui s'impose à nous de l'extérieur comme une contrainte, et qui, par sa généralité et son universalité, prend la forme d'une condition humaine, d'une fatalité propre au genre humain ?
 
. Quatrièmement, enfin, c'est bien l'ultime leçon de notre robinsonnade : Tous ces "travaux pratiques" qui constituent l'existence quotidienne de Robinson ne lui apparaissent pas comme une nécessité qui lui est imposée par le fait -purement contingent- qu'il a été "jeté" sur cette île, (sur cette terre) : Loin d'être des moyens pour accéder à une autre vie (intellectuelle, culturelle, spirituelle) tous ces (ses) actes forment un tout dont le sens est la production même de sa vie : "Malgré la variété de ses fonctions productives, il sait qu'elles ne sont que les formes diverses par lesquelles s'affirme (se manifeste) le même Robinson. "
L'activité productive, considérée en elle-même, dans son exécution, dans sa pratique même, apparaît à Robinson comme la manifestation de soi, de sespossibilités, de ses capacités, de toutes ses potentialités, la capacité de produire, soi-même, sa vie.
Nous-Robinson, au travers de la diversité de nos activités productives, sommes tout à fait conscients de produire nous-même notre vie, non seulement notre subsistance mais toutes conditions de la vie que nous voulons les plus agréables possibles, -même sur cette île- !
 
Nous mesurons l'enjeu "proprement humain" de l'analyse "économique" de Marx : Si nous avons quelque chance de découvrir le secret de l'homme tel qu'il est : des hommes tels qu'ils sont devenus, c'est en analysant la mutation par laquelle la production par les hommes de leur vie matérielle est devenue ce travail humain abstrait qui s'impose à tout le genre humain comme une nécessité d'origine : une véritable inversion par laquelle le sens même de l'existence humaine devient la condition "inhumaine" (dépourvue de sens humain) de cette existence.
 
 
 
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