Introduction au marxisme I II III

 

 

INTRODUCTION AU MARXISME

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE :

Le Capital de Marx :

 

L’analyse du mode de production capitaliste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE :

 

Le Capital de Marx :

 

L’analyse du mode de production capitaliste

 

 

 

 

 

Introduction :

 

 

 

1) Qu’est-ce que le capitalisme ?

 

C’est une phase historique de l’évolution des sociétés, au même titre que les sociétés de type oriental, les sociétés antiques fondées sur l’esclavage ou les sociétés féodales comme celle que nous avons connue en France, abolie par la révolution de 1789.

Avant de décrire le fonctionnement et le développement des sociétés, on oublie une vérité toute simple, c’est celle-ci : pour que se nouent tous les rapports entre les hommes que nous connaissons ( rapports personnels, rapports politiques, juridiques, culturels) , et avant que ne se développent toutes les manifestations humaines ( l’activité de pensée, l’art etc..) il faut d’abord “être à même de vivre”.

Pour vivre, - écrit Marx - il faut avant tout boire manger, s’habiller et quelques autres choses encore”. Ainsi “le premier fait historique est la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même, et c’est même là un fait historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit, aujourd’hui encore comme il y a des milliers d’années, remplir jour par jour, heure par heure, simplement pour maintenir les hommes en vie”.

Autrement dit : la présupposition de toute existence humaine, c’est l’activité de production matérielle. Et, la base de tous les rapports entre les hommes qui constituent une société, ce sont les rapports qu’ils doivent nouer entre eux pour produire les moyens de subsistance, mais, plus largement tous les moyens d’existence nécessaires à la survie du groupe, de la collectivité.

Remarquons que cette vérité toute simple, avant d’être le point de départ d ’une analyse économique, a une portée anthropologique : pour comprendre ce qu’est l’homme, l’être humain, peut-être faut-il commencer par analyser comment il s’est distingué des autres êtres vivants : « On peut distinguer, écrit Marx, les hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce qu’on voudra..  Les hommes eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu'ils commencent à produire leurs moyens d'existence. Pas en avant, qui est la conséquence même de leur organisation corporelle ;et, en produisant leurs moyens d'existence les hommes produisent en même temps leur vie matérielle elle-même ".

Nous devrons développer cette remarque de Marx lorsque nous aborderons sa conception de l’histoire. Le capital de Karl Marx est en général étudié dans le cadre de l’économie politique. Mais nous verrons que les analyses du capital ont une toute autre portée : elles sont à la base d’une conception de l’histoire.

 

 

2) Concepts préliminaires

 

Lorsqu’on commence à réfléchir sur la production par les hommes de leur vie matérielle, on doit constater que la production est un rapport double : d’une part un rapport des hommes avec la nature, d’où ils tirent leurs moyens de subsistance, et en même temps un rapport des hommes entre eux (on n’a jamais vu en effet un homme capable de produire seul ses moyens de subsistance : Robinson n’existe pas).

Commençons donc par quelques définitions préliminaires et sommaires. Pour analyser la dualité (le rapport double) qui nous est apparue dans la production par les hommes de leur vie matérielle, Marx élabore deux concepts, qu’il va enrichir au fur et à mesure de l’analyse.

 

Le premier concept est celui des forces productives. Les forces productives comportent plusieurs éléments :

 

  1. En premier lieu des données naturelles : s’il n’y avait pas de forces naturelles les hommes ne pourraient pas forcer la nature à produire ; ils utilisent les ressources du sol, mais aussi les ressources du sous-sol, les chutes d’eau qui produisent de l’énergie et, de même, le vent (capable d’actionner des moulins).

 

  1. Le deuxième élément c’est ce qu’on appelle les moyens de production, d’abord les outils puis les machines (machine à vapeur, métiers à tisser mécaniques, etc.) mais aussi les assolements, les engrais artificiels, etc. Le mode de production dépend de l’ampleur et de la capacité opérationnelle de ces moyens de production.

 

  1. Le troisième élément, ce sont les hommes eux-mêmes : le mode de production dépend du degré d’habileté moyenne des travailleurs, de leurs capacités.

 

  1. Le quatrième élément n’est pas séparable du précédent, c’est-à-dire des hommes qui sont les agents, les acteurs de la production, parce qu’il dépend de leur capacité intellectuelle. Ce quatrième élément c’est le niveau de développement de la science et de ses possibilités d’application technologique.

 

Le second concept élaboré par Marx est celui des rapports de production c’est-à-dire des rapports que les hommes entretiennent entre eux dans le processus de la production matérielle de leur vie qui est un processus social. Il s’agit d’un concept : cela veut dire que les rapports de production sont intimement liés aux forces productives : à la base ils ne sont rien d’autre qu’une division du travail entre les producteurs.

 

Il se trouve qu’historiquement, cette division du travail entre les producteurs va se transformer en une division de la société : - une division en classes sociales, qui se produit dès le moment où les instruments de production, les moyens de production font l’objet d’une appropriation par un certain nombre d’individus formant du même coup une classe sociale. Cette appropriation des moyens de production par une classe sociale conditionne l’appropriation des produits, et donc les rapports de répartition.

 

Ainsi, après analyse conceptuelle, on peut dire que le mode de production représente l’ensemble des conditions matérielles et sociales de la production considéré à un certain stade de développement historique de la société ; c’est ce mode de production que l’on désigne comme la structure économique d’une société.

 

3) Economie marchande et mode de production capitaliste

 

Dès que la production des biens atteint un certain niveau de développement, la répartition de ces biens s’effectue par un système d’échanges : les produits prennent la forme de marchandises.

Dès que ce système d’échanges est suffisamment développé, on peut parler d’économie marchande.

Etant donné l’extraordinaire développement des échanges auquel on a assisté depuis l’avènement du système capitaliste ( qui sont aujourd’hui l’aspect le plus apparent de la mondialisation), on peut commencer par définir le capitalisme comme une économie marchande.

Et c’est bien par là – par l’analyse de ce qu’est la marchandise- pour comprendre sur quelle base les produits peuvent s’échanger – que commence le livre du Capital.

Mais, ( c’est en cela que Marx se distingue d’emblée des économistes) il n’oublie pas que la condition première de la survie d’une société, de son développement et de toute histoire, c’est la production de la vie matérielle, de sorte que la base de tous les autres rapports entre les hommes, y compris le système des échanges, ce sont les rapports que les hommes nouent entre eux dans cette production que Marx désigne sous le nom de « rapports de production ».

 

Marx estime que si l’on veut comprendre le fonctionnement d’un type de société et son évolution, c’est le mode de production qu’il faut analyser.

Ce peut être une production collective comme dans les sociétés primitives (où l’échange reste limité entre les groupes), un mode de production fondé sue l’esclavage comme dans les sociétés antiques ou fondé sur le servage comme dans le système féodal, où se développe une économie marchande, souvent en marge ou en complément de l’économie de subsistance.

Ainsi, si l’on veut définir le capitalisme comme une économie marchande, - ce qui est parfaitement légitime puisqu’il a développé les échanges comme nul autre système, seul le mode de production permet de comprendre ce qui le distingue des autres modes de production, qui lui sont antérieurs ou qui pourront lui succéder : c’est une économie marchande liée au salariat, c’est-à-dire une économie où les objets qui sont échangés (les marchandises) sont produits par des salariés.

 

Si l’on veut analyser l’économie ou plus exactement le mode de production capitaliste, il faut étudier d’abord ce qu’est l’économie marchande et ensuite en quoi consistent les rapports de production qui constituent le salariat.

 

 

  1. L’économie marchande et la loi de la valeur

 

L’économie marchande simple représente une sorte de modèle hypothétique qui n’a jamais dominé historiquement comme un mode de production. C’est une économie dans laquelle le producteur échangerait directement ses marchandises avec un autre producteur. Dans cette hypothèse, le producteur possède ses moyens de production, travaille lui-même avec ces moyens et échange une partie de ses produits contre ceux d’autres producteurs.

 

La motivation des producteurs consiste alors à se procurer, en grande partie par l’échange, des moyens de subsistance pour eux-mêmes et leur famille. C’est une économie d’artisans ou de paysans individuels et tout laisse à penser qu’ils échangent entre eux pour satisfaire leurs besoins.

 

1) Objet utile et valeur

 

L'utilité d'une chose, c'est sans aucun doute sa valeur d'usage. Ce qui fait l'utilité des choses, ce sont leurs qualités propres (leur matière) : elles sont "de nature" à satisfaire un besoin de nourriture ou de vêtement par exemple.

Si telles ou telles choses sont là, à la disposition d'un groupe humain en quantités suffisantes pour satisfaire ses besoins -les choses sont des "objets utiles"-. Elles n'ont pas de "valeur".

En revanche, < dès qu'un objet utile dépasse par son abondance les besoins de son producteur, il cesse d'être pour lui valeur d'usage (objet utile) et, les circonstances données, il sera utilisé comme "valeur d'échange" > à la condition qu'il soit en même temps pour un autre un objet utile.

Ainsi, pendant une longue période, tant que les communautés primitives vivent sur elles-mêmes, exploitant pour leurs stricts besoins les ressources d'un territoire donné, le phénomène par lequel un objet utile devient une valeur d'échange, ne se produit pas.

Voici la suite du procès historique :

“ L'échange (des produits) commence, écrit MARX, là où les communautés finissent, à leur point de contact avec des communautés étrangères ou des membres de ces communautés.

Dès que les choses sont une fois devenues desmarchandises dans la vie commune avec l'étranger, elles le deviennent par contre coup dans la vie commune intérieure ”

“ La proportion dans laquelle s'échangent les produits est d'abord purement accidentelle ... Peu à peu, le besoin d'objets utiles provenant de l'étranger se fait sentir davantage et se consolide. La répétition constante de l'échange en fait une affaire sociale régulière, et, avec le cours du temps, une partie des objets utiles au moins est produite intentionnellement en vuede l'échange. >

 

Autrement dit, dès que les objets sont produits par les individus, non plus pour satisfaire les besoins du groupe, mais en vue de l’échange, nous sommes entrés dans le système social de la production marchande.

« C’est seulement dans leur échange que les produits du travail acquièrent comme valeurs une existence sociale identique et uniforme, distincte de leur existence matérielle et multiforme comme objets d’utilité»

« Cette scission du produit du travail en objet utile et en objet de valeur s’élargit dans la pratique », en même temps que l’échange s’étend et que de plus en plus d’objets utiles sont produits en vue de l’échange.

Dès ce moment, dans la production marchande, toute chose, en tant que marchandise, a une double nature : une utilité, qui tient à ses propriétés naturelles (physiques, chimiques, etc) et une valeur qui s'exprime dans un prix (qui est l'expression monétaire de la valeur qui se réalise dans l'échange).

 

2) L’analyse par Marx de la monnaie

 

Dans l’échange primitif, les produits sont échangés en fonction de leur utilité pour chacun ; autrement dit, la marchandise a une valeur qu’on appellera pour cette raison valeur d’usage : elle est destinée à satisfaire des besoins. Mais, quand l’échange se développe, un élément nouveau apparaît.

Des producteurs échangent un quarter de blé contre des paires de chaussures ou, comme le disait Aristote, des paires de chaussures contre une maison que lui construira l’architecte. Et dès ce moment on peut se poser une question, celle-là même que posait déjà Aristote, comment peut-on échanger des marchandises aussi différentes qu’un quarter de blé et une paire de chaussures ou une maison ? Aristote demandait : - ne faut-il pas que l’on soit capable d’établir une proportion pour faire correspondre une quantité déterminée de l’un des produits avec une quantité déterminée de l’autre. Comment peut-on établir l’équation : x marchandises A = y marchandises B ou : 20 aunes de toile = un habit ?

Cette forme simple de la valeur d’échange met en relation deux marchandises singulières et exprime le rapport entre leurs deux producteurs – échangistes.

Développons l’échange ; on peut écrire :

1 habit = 10 livres de thé = 40 livres de café = 1 quarter de blé = 2 onces d’or = ½ tonne de fer = 20 aunes de toiles = etc…

Etape suivante : Je puis maintenant mettre en facteur 20 aunes de toile pour leur égaler toutes les autres quantités de produits que nous avons énumérées.

La toile se trouve ainsi dans le rôle d’équivalent général de tous les autres produits. Et il apparaît clairement dans cette forme développée de l’échange que la valeur de la toile n’a plus rien à voir avec son utilité, avec sa valeur d’usage.

Cette forme développée de la valeur où un produit joue le rôle d’équivalent des autres produits peut s’observer lorsque l’échange d’un produit du travail, par exemple (historiquement) le bétail, est devenu l’équivalent habituel d’autres marchandises.

Enfin, lorsqu’une marchandise particulière obtient, par un processus historique, le « monopole social » de jouer le rôle de l’équivalent universel ou général, cette marchandise devient monnaie.

« C’est l’or, écrit Marx, qui a conquis ce privilège, mais il n’a pu le faire que parce qu’il était lui-même une marchandise….Désormais, toutes les autres marchandises expriment leur valeur dans le même équivalent. »

 

Nous n’avons pas résolu le problème que nous posions : qu’est-ce qui permet à une marchandise, quelle qu’elle soit, de jouer le rôle d’équivalent, c’est-à-dire d’incarner la valeur de toutes les autres marchandises ou, autrement dit, qui y-a-t-il de commun entre deux produits dont la valeur d’usage est totalement différente, qui permette de les comparer pour les échanger ?

 

Nous avons simplement découvert les fonctions de la monnaie :

 

La monnaie est d’abord la mesure des valeurs, c’est-à-dire la forme phénoménale, matérielle, que revêt la valeur des marchandises. En second lieu la monnaie est un moyen de circulation. Sur la scène du procès de l’échange, on peut observer le tisserand qui échange ses vingt aunes de toile contre deux livre-sterling puis cette somme contre une Bible. Deux métamorphoses opposées et complémentaires se succèdent : la transformation de la marchandise en monnaie : la vente, puis celle de la monnaie en marchandises : l’achat. Le schéma est donc le suivant : M marchandise – A argent – M marchandise.

Au circuit de métamorphose de la marchandise du tisserand s’articule un autre circuit : l’argent qui a servi à vendre la toile avait auparavant été obtenu par son possesseur à travers le vente du blé ; quant au vendeur de la Bible, il va désormais acheter un autre produit à l’aide de cette somme. L’ensemble des circuits constitue la circulation simple des marchandises ; la monnaie est l’instrument de la circulation des marchandises : c’est la circulation des marchandises qui engendre le parcours de la monnaie.

 

3) La genèse de la forme « valeur » :

 

En elles-mêmes « les marchandises  ne possèdent qu’une seule forme, leur forme naturelle d’objets utiles », avant comme après l’échange. C’est au moment où une marchandise est mise en rapport avec une autre que son caractère de valeur ressort et s’affirme comme sa propriété inhérente.

Autrement dit, si l’on pose la question de savoir, d’où vient à une marchandise sa valeur, on est renvoyé au rapport qu’elle entretient avec telle ou telle autre marchandise. A ce stade, par la pratique commerciale, -dans et par l’échange avec une autre-, chacune d’elles se trouve « revêtue » d’une valeur qui lui est propre, sans que, pour autant, la valeur n’apparaisse comme un caractère commun à toutes, distinct de chacune, qui définirait leur « ensemble .»

 

Derrière les diverses valeurs d’usage des marchandises, il y a un contenu commun qu’elles expriment : la valeur tout court ou valeur d’échange.

Si l’on fait abstraction de la valeur d’usage du corps des marchandises, quelle propriété peuvent-elles bien avoir en commun ? – Une seule propriété : celle d’être des produits du travail.

Mais de quel travail s’agit-il ? - Non pas du travail particulier du tisserand qui ne peut être comparé au travail particulier du maçon. Dans l’échange des marchandises s’opère pour ainsi dire sous nos yeux une égalisation des travaux différents qui ont permis de les fabriquer. Les travaux utiles et spécifiques du tisserand et du maçon sont réduits, à travers l’échange de leurs produits, à du travail humain abstrait et par conséquent égal.

La double nature, que nous avons découverte dans la marchandise (sa valeur d’usage et sa valeur d’échange ) nous renvoie à un dédoublement du travail :

 

Dans les sociétés, où les tâches sont réparties entre les membres du groupe pour satisfaire les besoins de la communauté, les travaux privés, exécutés par chacun, s’affirment comme partie intégrante du travail général, d’un système de division sociale du travail ( une répartition des tâches ),qui se forme spontanément .Le travail ( l’activité de production ) a immédiatement un caractère social

-Que se passe-t-il quand s’installe et se développe la production en vue de l’échange ? -L’échange, « en mettant en présence sur un pied d’égalité les uns des autres les travaux les plus divers », fait abstraction de leurs différences, pour les réduire à un caractère commun :

Dès ce moment, les travaux privés ont « un double caractère social » :

Les travaux , tous différents quant à leur utilité sociale, ayant pour fin, pour but (dans leur « objet » même ) la satisfaction des besoins sociaux, sont, en même temps, « équivalents », dès le moment où ils sont exécutés en vue de l’échange : Leur caractère social consiste, non plus seulement dans leur égale utilité sociale, mais aussi, dorénavant, dans leur égalité abstraite de travail humain :

 

« Ce qui n’est vrai que pour cette forme de production particulière, la production marchande : le caractère social des travaux les plus divers consiste dans leur égalité comme travail humain.».

 

4) L’énigme de la valeur

 

Mais, ce concept abstrait de « travail en général » est le résultat d’une analyse.

En effet, « Le double caractère social des travaux privés ne se réfléchit pas dans le cerveau des producteurs », tel quel, sous la forme d’un double sens du travail, qui, d’un côté serait la « mis en œuvre » de capacités personnelles, propres à satisfaire des besoins sociaux, voire des aspirations collectives au mieux être, et qui, d’un autre côté, serait effectué comme une exigence, une nécessité (économique ), voire une contrainte de la vie sociale, permettant de satisfaire les besoins et les aspirations d’une vie personnelle.

Dans la société marchande, pour les producteurs, le travail est un, uni-forme, identique à lui-même, ( malheureusement toujours « le même » ! ) Son caractère social n’a qu’un seul sens ; et c’est le second sens que nous avons évoqué, (celui

d’exigence et de nécessité sociales ).. Le premier sens existe,(-celui de « mise en œuvre » au service de la collectivité-), mais il est latent, masqué par le second, qui s’impose comme la difficile et pénible réalité.

 

« Lorsque les producteurs mettent en présence et en rapport les produits de leur travail à titre de valeurs,( sous la forme de marchandises ), en réputant égaux , dans l’échange, leurs produits différents, ils établissent par le fait ( par la pratique commerciale ), que leurs différents travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir », sans en avoir conscience .

 

Marx décrit ainsi le processus qui nous intéresse :

 

« Dans la production marchande , le caractère social des travaux les plus divers, (loin de s’identifier-, comme dans les sociétés « primitives » ou « rustiques »-,à leur utilité sociale ), consiste dans leur égalité comme travail humain en général. .Or, ce caractère social spécifique ( dont les producteursignorent qu’il est lié à la production marchande et n’apparaît qu’avec elle ), revêt une forme objective : la forme valeur des produits du travail..»

 

Là,- dans ce processus-, réside « la fantasmagoriequi fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses, des produits eux-mêmes » .

 

Le produit ( du travail ) est « porteur » de la forme, - abstraite, immatérielle- de la valeur, parce que les travaux, tous pratiquement différents, deviennent « équivalents »  lorsqu’ils sont exécutés « en vue de l’échange» : c’est la quantité de travail, -abstraction faite de la qualité de chacun des travaux-, qui rend les produits comparables entre eux.

La forme-valeur, c’est le travail « abstrait », dépouillé de ses qualités, qui se trouve « incorporé » au produit.

C’est là ce que Marx désigne comme « le caractère fétiche de la marchandise ». «La valeur ne porte pas sur le front ce qu’elle est.» Elle se présente comme « un hiéroglyphe », qu’il faut déchiffrer.

 

5) La solution de l’énigme

 

Le travail utile qui crée des valeurs d’usage à partir de matériaux fournis par la nature, est pour l’homme « une nécessité naturelle, éternelle ». Et, c’est seulement dans une économie marchande que s’effectue l’abstraction des caractères concrets du travail qui permet l’égalisation du travail abstrait. Dans l’économie marchande, le travail est dépensé de façon privée, par chacun des producteurs, mais, en même temps, il acquiert une finalité sociale : il est effectué « en vue de l’échange ».

Faisons un pas de plus :

Si deux valeurs d’usage peuvent être posées comme quantitativement équivalentes, n’est-ce pas qu’elles possèdent une propriété commune susceptible d’une mesure ? Si l’échange peut transformer en un rapport quantitatif la comparaison de deux utilités qui ne se mesurent pas, n’est-ce pas parce que les marchandises comportent toutes un élément commun qui est quantifiable ? L’élément commun, nous l’avons reconnu : c’est le travail ; mais ce qui est mesurable, c’est le temps de travail.

La mesure de la grandeur de la valeur de la marchandise s’opère, inconsciemment, par la quantité de travail dépensé ou par le temps de travail, autrement dit par le nombre d’heures nécessaires pour produire telle ou telle marchandise : « Le rapport de la valeur d’une marchandise, écrit Marx, à la valeur de n’importe quelle autre marchandise est donc celui du temps de travail nécessaire pour produire l’un au temps de travail nécessaire pour produire l’autre »

(Bien sûr, il ne s’agit pas du temps passé par tel travailleur dans telle entreprise mais du temps moyen « socialement nécessaire » à sa production dans les conditions normales de l’époque et selon le degré moyen d’habileté et d’intensité du travail).

C’est ainsi que la valeur apparaît comme une qualité supra-sensible mystérieusement attachée au produit. Elle reste un secret pour les producteurs.

 

Conclusion : La loi de la valeur

 

Le fondement de la production marchande simple, telle que nous venons de l’analyser, est la propriété individuelle des moyens de production, qui conditionnent la propriété individuelle des produits du travail. Et, sur cette base, le principe de l’échange équivalent en quoi consiste la loi de la valeur assure que chaque producteur échangiste obtient contre son produit la même quantité de travail que celle qu’il a lui-même dépensée.

 

 

 

 

II- L’essence du mode de production capitaliste

 

 

  1. Le capital et la survaleur

 

1- La formule générale du capital et l’énigme de la survaleur

 

Le capital apparaît d’abord comme une forme particulière de la circulation de la monnaie.

Dans la circulation des marchandises, le schéma qui consiste à vendre pour acheter s’écrit : M – A – M. L’argent joue le rôle d’intermédiaire ente l’achat et la vente. Le point de départ est donné par une marchandise et le point d’arrivée par une autre marchandise de valeur d’usage qualitativement différente et de valeur quantitativement égale. Ce mouvement, où la monnaie sert d’intermédiaire, a pour objectif la valeur d’usage et la satisfaction d’un besoin et il s’arrête avec la consommation.

 

Le capital apparaît comme une forme différente de circulation : la formule M – A – M devient : A argent – M marchandise – A argent. Le mouvement où la marchandise devient intermédiaire débute et s’achève par l’argent ; sa finalité se trouve dans la valeur d’échange.

Mais ce mouvement serait absurde s’il s’agissait à terme (après la vente de la marchandise) de recouvrer la même quantité d’argent. Il faut donc écrire A – M– A’, A’ étant égal à A + Δ A, soit un excédent par rapport à la somme primitive avancée. C’est cet excédent que l’on désigne comme sur-valeur.

 

Dès maintenant une observation s’impose : ce mouvement de l’argent comme capital « avancé » est un mouvement sans fin puisqu’il a pour but la « valorisation de la valeur ». L’énigme est maintenant de savoir d’où vient cette survaleur.

 

Dans cette « forme capitaliste de la circulation des marchandises » le but recherché n’est pas qualitatif mais quantitatif dans la mesure même où la monnaie est au départ et à l’arrivée du processus. L’argent ne joue plus le rôle d’intermédiaire ; il circule comme capital : il faut obtenir à l’arrivée plus que la mise de départ : A’ = A + Δ A, où Δ A > 0.

C’est cette différence quantitative que Marx désigne comme la  « plus-value ». Présentée sous cette forme, la circulation capitaliste est une énigme au regard de la loi de la valeur : comment expliquer l’apparition de la plus-value si l’échange entre les marchandises se fait sur la base de l’équivalence ? La circulation ou l’échange des marchandises ne créent en eux-mêmes aucune valeur.

 

Ainsi surgit l’énigme du capital qu’on peut poser ainsi : si le capitaliste, achète les marchandises à leur valeur et cependant en retire plus de valeur, c’est que, dans le procès de la production, il a acheté une marchandise qui, dans ce procès même, a la propriété de créer plus de valeur qu’elle n’en a coûté. Qu’est-ce que cette marchandise ? Quelle est cette marchandise qui a la propriété de créer une valeur nouvelle ?

 

2- La force de travail comme marchandise

 

Cette marchandise existe bel et bien : c’est la « puissance de travail » ou la « force de travail » qui est l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles d’un homme qu’il « met en mouvement chaque fois qu’il produit des valeurs d’usage d’une espèce quelconque. »

« L’égalité de travaux (sur quoi repose l’équivalence des marchandises) qui diffèrent toto coelo ( complètement ) ne peut consister que dans une abstraction de leur inégalité réelle, que dans la réduction à leur caractère commun de dépense de force humaine, de travail humain en général.»

 

C’est cette puissance de travail que le capitaliste achète sur le marché.

 

Avant d’aller plus loin, éclairons l’illusion par laquelle le salaire apparaît comme le paiement du temps de travail.

Lorsque, dans le système capitaliste, l’on a affaire par exemple à un contrat de travail de durée déterminée, le contenu économique de ce contrat, c’est le droit pour le capitaliste d’utiliser la force de travail par exemple pendant trois mois à raison de huit heures par jours et cinq jours par semaine. Et ainsi, la rémunération totale de la force de travail apparaît comme proportionnelle à la durée de son utilisation. D’où l’illusion propre au système capitaliste de croire que c’est le temps de travail de l’ouvrier que le capitaliste achète et rémunère alors que c’est en fait le droit d’utiliser les capacités productives de l’ouvrier pendant un certain temps. Dans le système capitaliste les différents acteurs perçoivent le salaire comme le « prix du travail » : une certaine somme d’argent semble payée pour une certaine quantité ou durée de travail

 

La force de travail existe dans toutes les formes et tous les modes de production ; mais, dans tous les autres systèmes – l’esclavage ou le servage – elle est exploitée au grand jour. Ce n’est que dans le système capitaliste que l’exploitation est dissimulée : le salaire apparaît comme la rémunération de la valeur du travail, parce que celui-ci est une marchandise, dont la valeur est déterminée par l’échange.

Or, il y a deux conditions pour que le travail se présente sous forme de marchandise, que l’un (l’ouvrier) vende et que l’autre (le capitaliste) achète.

La première de ces conditions c’est que le propriétaire de la force de travail soit un homme libre qui dispose de sa personne pour vendre sa force de travail pendant un temps déterminé.

La seconde condition est celle de la contrainte ; il faut que le propriétaire de la force de travail soit obligé de la vendre, autrement dit qu’il ne possède ni les moyens de production ni les moyens de subsistance qui lui permettrait de vivre par l’échange de ses produits.

 

Ces conditions préalables résultent en fait d’une évolution historique que Marx aborde dans la suite du Capital à propos de l’accumulation originelle et de l’expropriation des petits producteurs. Le système capitaliste est un mode de production qui n’apparaît et ne se développe qu’à partir d’une évolution et de certaines conditions historiques. Ces conditions historiques qui sont à la base du système permettent de comprendre que ce que le capitaliste a acheté : ce n’est pas le temps de travail mais la force de travail pour un temps déterminé compatible avec les capacités physiques et intellectuelles de l’ouvrier. Ce que le capitaliste a acheté, c’est la valeur d’usage de la force de travail c’est-à-dire le temps pendant lequel cette force peut être mise en œuvre.

 

Or à quel prix le capitaliste achète-t-il la valeur d’usage de la force de travail sinon à sa valeur d’échange ? Le capitaliste a acquis la force de travail à sa valeur d’échange et ce dont il dispose c’est de sa valeur d’usage.

 

Qu’est-ce que la valeur d’échange de la force de travail ? C’est une valeur dont la grandeur va être déterminée selon les règles générales de la valeur des marchandises : par le temps de travail nécessaire à la production des « moyens de subsistance nécessaires à la conservation de celui qui la possède. »

Dans une société donnée, à une période historique déterminée, l’ensemble des moyens de subsistance est globalement donné. La valeur de la force de travail varie avec celle des moyens de subsistance selon l’évolution du temps de travail nécessaire à la production de ceux-ci.

 

Or, le constat s’impose : il y a une différence positive entre la durée pendant laquelle la force de travail peut être mise en œuvre et le temps de travail nécessaire pour sa reproduction (c’est-à-dire pour la conservation des forces physiques et intellectuelles de l’ouvrier, les moyens d’existence de sa famille, etc.) Marx écrit : « La valeur que la force de travail possède et la valeur qu’elle peut créer diffère de grandeur. » Cette différence entre la valeur d’échange et la valeur d’usage de la force de travail c’est précisément la plus-value.

L’origine de la plus-value se trouve dans la mise en œuvre de la force de travail de l’ouvrier. Or la plus-value est appropriée par le capitaliste (celui qui possède les moyens de production). Ainsi la plus-value n’est pas autre chose que du travail non payé, un « sur-travail ».

 

L’appropriation de cette plus-value par le capitaliste a lieu dans le procès même de la production ; ce qui nous autorise à dire que le mode de production capitaliste est fondé sur l’exploitation de la force de travail, c’est-à-dire de l’ouvrier qui a été obligé à un moment historique déterminé de vendre sa force de travail pour survivre.

Au terme de cette analyse, Marx peut dénoncer l’illusion qui naît du mode de production capitaliste : dans le domaine de la circulation des marchandises, les rapports entre le travailleur et le capitaliste apparaissent comme des rapports égalitaires ; dans le domaine de la production, ces rapports se dévoilent comme des rapports d’exploitation. C’est cette illusion qui permet aujourd’hui de confondre le capitalisme avec une économie marchande.

 

 

Le procès de production et l’accumulation du capital

 

Par l’analyse qui précède, Marx a montré comment la consommation légitime de la valeur d’usage du travail (la force de travail de l’ouvrier) par son acheteur (la capitaliste) crée une valeur nouvelle : une survaleur. La forme capitaliste de la production marchande ou production capitaliste est donc l’unité du procès de travail et d’un procès de valorisation du capital, c’est-à-dire de la monnaie avancée par la capitaliste dans le circuit de la production. Nous devons maintenant assister au procès de valorisation.

 

1) Le procès de production

 

1- Capital constant et capital variable

 

Le capitaliste dépense son capital, c’est-à-dire la monnaie destinée à rapporter une survaleur dans deux types de marchandises : moyens de production et force de travail.

Le capital avancé dans les moyens de production représente du « travail  mort » (dont la survaleur a été accaparée au cours de leur production) ; et sa valeur est purement et simplement transférée au produit. C’est donc selon l’expression de Marx un « capital constant ». A l’inverse, la monnaie qui est dépensée en salaires pour la force de travail voit sa valeur agrandie dans le procès de production : ce travail « vivant » crée une valeur nouvelle qui inclut la valeur de la force de travail et la survaleur : c’est donc un « capital variable ».

 

Dans le mode de production capitaliste, la valeur d’une marchandise est donc donnée par la formule :

 

V (valeur) = c (capital constant) + v (valeur transmise au produit) + s (survaleur)

 

Marx appelle travail nécessaire celui qui est dépensé pendant la partie de la journée de travail où le travailleur ne fait que reproduire l’équivalent de sa force de travail, et surtravail celui qui va au-delà et correspond à celui de la survaleur.

Comme nous l’avons vu, le rapport du surtravail au travail nécessaire ou taux de survaleur est donc « l’expression exacte du degré d’exploitation du travailleur ».

Comment le capitaliste obtient-il du travail de l’ouvrier cette survaleur ?

Pour mettre en route le procès d’exploitation de la force de travail, le capitaliste a du avancer une somme d’argent avant qu’il ne la retrouve augmentée de la plus-value lors de la vente des produits : ce capital avancé est variable selon les conditions historiques de l’exploitation des ouvriers et de la circulation des marchandises.

Si l’on appelle P.V. la plus-value et V le capital variable, le taux d’exploitation est égal à P.V. /V.

 

 

2- La plus-value absolue et la plus-value relative

 

a- La plus-value absolue

 

L’échange « marchand » entre capitaliste et travailleur ne comporte aucune indication sur la longueur de la journée de travail en dehors de celle qui pourrait être convenue entre les parties. Mais l’égalité entre celles-ci n’est qu’une égalité de droit puisque historiquement le travailleur n’a d’autre solution que de vendre sa force de travail. « Et c’est ainsi, écrit Marx, que dans l’histoire de la production capitaliste, la réglementation de la journée de travail se présente comme la lutte pour les limites de la journée de travail. Lutte qui oppose le capitaliste global, c’est-à-dire la classe des capitalistes et le travailleur global, c’est-à-dire la classe ouvrière. »

Marx s’appuie sur les rapports des inspecteurs de fabriques (d’usines) pour décrire les formes de prolongation de la journée de travail dans les premiers temps du capitalisme industriel en Angleterre. Ce n’est qu’en 1850 par le Factory Act que la journée de travail sera limitée à 10 heures. La lutte pour la limitation de la journée de travail est « une longue et âpre guerre civile plus ou moins larvée entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. »

 

Rappelons que la valeur de la force de travail varie avec celle des moyens d’existence selon l’évolution du temps de travail nécessaire à la production de ces derniers. Si l’on suppose que le temps de travail nécessaire est constant on peut calculer la plus value absolue par le temps du surtravail.

Si le temps de travail nécessaire est de 6 heures et que la journée de travail est de 10 heures, la survaleur est de 4 heures, soit un taux d’exploitation de 66%. Si l’ouvrier a obtenu ( par la lutte) une journée de travail de 8 heures, le surtravail est de 2 heures, soit un taux de survaleur de 25%.

 

b- La plus-value relative ou survaleur extra

 

L’analyse de la survaleur absolue a été effectuée en supposant que le mode de production technique demeurait inchangé et dans ce cas, seul l’allongement de la journée (du mois ou de l’année) permettait d’accroître la survaleur.

Supposons maintenant que, par la lutte des travailleurs, la durée de la journée de travail ait été fixée par la loi. Pour accroître la survaleur, il faut alors réduire la valeur de la force de travail, ce qui ne peut se faire qu’en augmentant la productivité dans les branches où l’on produit les biens de subsistance nécessaires à l’entretien de la force de travail ; en effet, si la valeur des marchandises entrant dans la consommation des travailleurs diminue, la valeur de sa force de travail s’en trouve réduite d’autant. Une survaleur relative est alors produite.

C’est cette logique que le capitalisme va mettre en œuvre pour accroître la force productive du travail dans toutes les branches d’activité.

En effet, si un capitaliste singulier parvient par un nouveau procédé ou une nouvelle organisation du travail à augmenter la productivité ( la production d’un nombre supérieur de produits en un même temps), la valeur individuelle ( celle produite par ce capitaliste singulier) de ces produits tombera en-dessous de la valeur sociale moyenne. Jusqu’à ce que ce nouveau procédé de travail ou cette nouvelle organisation se répandent chez les autres capitalistes menacés par la concurrence, notre capitaliste individuel va engranger une survaleur extra. Quand les autres capitalistes auront adopté ce procédé, la valeur sociale (la valeur moyenne du produit) baissera jusqu’à disparition de la survaleur extra. Il faudra qu’à nouveau le capitaliste recherche de nouveaux procédés pour accroître la productivité et baisser ainsi le prix de ses marchandises.

Cette augmentation de la productivité du travail qui est la source de la survaleur extra, est le moteur du progrès technique. Ce qui rend compte de l’accélération du progrès technique, de l’extraordinaire explosion des forces productives qui apparaît avec le mode de production capitaliste.

 

3- L’évolution de l’exploitation avec la révolution industrielle

 

Marx étudie les effets de la façon capitaliste d’employer la machine qu’il définit comme un « moyen pour produire de la survaleur. »

En une première étape historique : dans la manufacture, la division de travail combine les activités des travailleurs salariés spécialisés dans le maniement d’un outil partiel. Dans un second temps, avec le développement du machinisme, dans la factory (l’usine), le travailleur est contraint de servir passivement la machine :

« Dans la manufacture les ouvriers sont les membres d’un organisme vivant. Dans la fabrique, il existe indépendamment d’eux un mécanisme mort auquel on les incorpore comme des appendices vivants. »

C’est ainsi que se développe en Angleterre d’abord l’emploi des femmes et des enfants grâce à la simplification des tâches.

Par réaction à la fixation légale de la durée journalière de travail, le capitalisme développe l’intensification du travail (accélération des cadences) ; elle comprime un travail donné en un temps réduit. Ainsi l’extraction d’une survaleur absolue par une quantité de travail journalière accrue se combine avec celle d’une survaleur relative obtenue par une productivité plus élevée. Bien que la machine soit fort coûteuse, la valeur qu’elle transmet à une unité de produit compte tenu de son usure progressive, est plus faible que celle de la force de travail qu’il fallait utiliser avant le changement du mode de production technique.

 

 

 

2) l’accumulation du capital

 

La circulation du capital comporte trois phases successives.

Première phase. Elle se situe dans la sphère de circulation des marchandises : une certaine somme d’argent est transformée en moyens de production et en force de travail.

Deuxième phase : c’est le procès de production à travers lequel les marchandises produites vont contenir une survaleur (supérieure au capital avancé à l’origine).

Troisième phase : les marchandises ainsi produites doivent être relancées dans la sphère de la circulation afin que leur valeur soit réalisée en monnaie et que le processus puisse recommencer.

 

 

1. La reproduction simple

 

On peut imaginer qu’à la suite d’un processus complet (trois phases) un capital de 10.000 F. ait produit une survaleur de 2.000 F. et que le capitaliste consomme cette survaleur. Il est alors obligé de réinvestir une somme de 10.000 F. pour que le processus puisse recommencer. C’est la reproduction simple.

Si l’on appelle c le capital constant qui a servi à l’achat des moyens de production, vle capital variable correspondant à l’achat de la force de travail et s la survaleur, en supposant que c représente 80% de la somme avancée, et v 20%, ( et que le taux d’exploitation s / v soit de 100%) on peut écrire le tableau suivant :

 

Périodes

c

v

s

sc

1

8.000

2.000

2.000

2.000

2

8.000

2.000

2.000

2.000

3

8.000

2.000

2.000

2.000

4

8.000

2.000

2.000

2.000

5

8.000

2.000

2.000

2.000

 

On constate qu ’au bout de cinq ans de reproduction simple, la survaleur consommée par le capitaliste est de 5 fois 2000, soit la valeur du capital avancé (10.000 F.). C’est comme si le capitaliste avait en fait mangé son capital initial tout en l’ayant remplacé progressivement par de la survaleur qu’il s’est approprié gratuitement. Ainsi, au bout d’un certain temps de reproduction simple (dans notre exemple 5 ans), tout nouveau capital avancé n’est plus que l’équivalent de la survaleur résultant de l’exploitation du travail.

Quant au travailleur il se retrouve dans le même état qu’à l’origine : contraint de vendre sa force de travail. L’apparence d’égalité du contrat de travail est ainsi dénoncée.

 

 

 

2. La reproduction élargie

 

Un capitaliste ne peut pas consommer toute la survaleur (il ne mange pas plus que les autres). Aussi a-t-on affaire dans la pratique à une reproduction élargie du capital.

La reproduction élargie du capital repose sur la transformation totale ou partielle de la survaleur en capital. C’est ce processus qui définit l’accumulation du capital.

Partons toujours d’un capital avancé de 10.000 F. dont 80% sous forme de moyens de production et 20% sous forme de salaires. Avec un taux (supposé) de survaleur de 100%, la survaleur produite sera de 2.000 F sur l’année et la valeur des marchandises produites sera donc de 8.000 F. c + 2.000 F. v + 2.000 F. s = 12.000.

Pour établir notre tableau, supposons que cette survaleur de 2.000 F est intégralement transformée en capital et réparti dans la même proportion, pour l’achat de moyens de production (80%) et pour l’achat de la force de travail (20%), soit 1.600 et 400, on obtient le tableau suivant :

 

Période

Capital avancé

 

Capital en fin de période

c

v

s

1

8.000

2.000

2.000

12.000

2

9.600

(8.000+1.600)

2.400

(2.000+400)

2.400

14.400

3

11.520 (9600+1920)

2880 (2400+480)

2.880

17.280

4

13.824 (11520+2304)

3.456 (2880+576)

3.456

20.736

 

 

On constate qu’à la fin de la quatrième période le capital initial de 10.000 F. a plus que doublé : il a fait boule de neige. Le trajet de la reproduction simple s’est transformé en spirale.

 

Deux illusions se dissipent :

  • la première c’est que le capital variable (servant à l’achat de la force de travail) qui semblait une valeur initialement avancée par le capitaliste n’est en fait qu’une part de la valeur produite par le travailleur qui lui est rétrocédée sous forme de salaires ;

  • la seconde illusion c’est que le capital global résultant du processus a été produit par le capital initial et le travail personnel du capitaliste.

 

Si l’on s’en tenait à ce seul mécanisme, le cercle du capital s’élargirait sans cesse par un effet psychologique où le capitaliste serait la proie de l’aurisacrafames (la faim sacrée de l’or).

Or, le moteur de ce processus n’est pas à chercher dans la psychologie du capitaliste.

De fait, c’est la concurrence qui impose sa loi : « Le développement de la production capitaliste, écrit Marx, nécessite un agrandissement continu du capital placé dans une entreprise ; mais la concurrence impose des lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel : elle ne lui permet pas en effet de conserver son capital sans l’accroître. » Ainsi le capitaliste accumule non par vocation mais sous la contrainte du mode de production capitaliste. 

 

Cette accumulation prend, comme nous l’avons vu dans notre exemple, la forme du capital constant et du capital variable et ainsi le rapport du capital constant et du capital variable est essentiel pour comprendre l’évolution du système.

 

 

* *

*

 

Nous venons d’assister à un véritable renversement : la production marchande simple, fondée sur les catégories de la marchandise, de la valeur et de la monnaie, a été analysée par Marx au départ comme le présupposé de la production capitaliste et de ses catégories : survaleur et capital. Dans la réalité, - si l’on remonte de l’abstrait au concret – on découvre que la production marchande elle-même (l’échange équivalent entre producteurs privés propriétaires des marchandises) ne se développe que sous la forme de la production capitaliste ; elle ne s’universalise que lorsque l’ensemble des produits (moyens de production et biens de consommation) deviennent des marchandises, autrement dit quand la force de travail elle-même ( pour des raisons historiques) se transforme en marchandise. Ce n’est en fait que quand le système du salariat se généralise que la production marchande s’universalise.

 

Trois points sont à souligner :

 

  1. Seule la production capitaliste fait de la marchandise la forme universelle de tous les produits ;

  2. La production marchande conduit nécessairement au mode de production capitaliste dès le moment où, le travailleur ayant cessé de faire partie des conditions de la production (esclavage, servage), la force de travail se change elle-même universellement en marchandise ;

  3. Le mode de production capitaliste supprime la base de la production marchande, c’est à dire la production indépendante et l’échange de leurs produits entre producteurs privés selon la loi de l’équivalence.

 

 

 

 

  1. Le fonctionnement du mode de production capitaliste : le système 

 

Les deux premiers livres du Capital se situent à un niveau abstrait : celui du capital en général : Le livre I a traité du procès de production immédiat du capital ( la genèse de la plus-value) ; le livre II a traité du procès de circulation au cours duquel il se reproduit (en s’augmentant, en faisant boule de neige). L’analyse se situe au niveau du « Capital en général », Il n’y est pas question de la concurrence qui concerne les nombreux capitaux.

Maintenant que le concept, c’est-à-dire la nature profonde du rapport capital/travail est éclairci, il faut expliquer les formes concrètes que ce rapport revêt dans la vie quotidienne pour les agents économiques : on passe de l’abstrait au concret, de l’essence des rapports économiques à leur manifestation visible (phénoménale).

 

Ce passage est effectué par Marx en trois phases :

  • le taux de survaleur va se transformer en taux de profit

  • les valeurs marchandes en prix de production

  • la survaleur va apparaître sous différentes formes de revenus : le profit, l’intérêt, la rente foncière.

 

Il est important de noter que sans ces formes phénoménales du monde du capital, telles que les perçoivent les agents économiques, l’essence du capital ne pourrait se réaliser ni se reproduire.

 

1) De la survaleur au profit

 

L’analyse de la production a révélé l’origine de la survaleur : le travail vivant en une période donnée crée plus de valeur qu’il n’en coûte : la valeur du produit du travail d’un mois excède la valeur de la force de travail pendant la même période.

Cette survaleur revient légitimement au capitaliste puisqu’il possède les moyens de production, mais comment le capitaliste perçoit-il le processus de création de la valeur. ?

La valeur lui apparaît immédiatement comme la différence entre le prix de vente et le prix de revient des marchandises ; c’est cette différence qu’il appelle le profit. Or, le coût de production (ou prix de revient) est représenté à ses yeux par la dépense de capital en moyens de production (matières premières et machines) et en main-d’œuvre. Le profit lui apparaît donc comme le surplus qui résulte de tout le capital avancé.

La théorie du capital a montré que la formule de la marchandise est M = c capital constant + v capital variable + s survaleur où seul le travail vivant crée une survaleur de sorte qu’il faut écrire M = c + (v+s). Pour le capitaliste c+v (capital constant+capital variable) ne font qu’un : c’est la somme investie soit k.

A ses yeux la valeur de la marchandise M est égale à k=p. La survaleur est rapportée à l’ensemble du capital investi.

Il est évident pour le capitaliste que l’accroissement de valeur résulte des opérations productives qu’accomplit le capital avancé (K) comme si, dès lors, elle provenait du capital lui-même. La survaleur est interprétée comme rejeton imaginaire de l’ensemble du capital avancé : elle prend ainsi la forme du profit.

Le capital est perçu comme une valeur investie pour produire un profit.

La valeur de la marchandise apparaît égale aux coûts de production plus le profit.

 

Taux de survaleur :

 

Taux de profit :

 

Trois observations :

  • le taux de profit varie avec le taux de survaleur

  • le taux de profit est inférieur au taux de survaleur

  • à taux de survaleur constant, le taux de profit évolue de façon inverse à la composition organique du capital

 

En conclusion, le taux de profit, saisi au niveau des phénomènes apparents, fait croire que le capital en tant que tel engendre de la valeur ; et le taux de profit paraît mesurer l’intensité de cette création.

En disant cela, on souligne le rôle essentiel du taux de profit en tant que force motrice de la reproduction et de la dynamique du capitalisme : L’illusion du profit est nécessaire à la reproduction du système.

 

 

2) La concurrence : de la valeur aux prix de production

 

Après avoir étudié la manifestation du capital en général, Marx aborde alors la manifestation concrète de celui-ci sous forme de capitaux nombreux qui s’affrontent dans la concurrence.

Le conflit primordial se réalise à travers les conflits réciproques des capitalistes ou la concurrence des capitaux.

La question est la suivante : s’il est vrai que dans une même branche de production, la composition du capital et la loi de la valeur entraîne un taux de profit moyen, comment se peut-il qu’entre les différentes branches de production, il n’existe pas de différence entre les taux moyens de profit ?

En effet, si l’on suppose que dans l’ensemble de l’économie nationale les salaires sont identiques et le taux de survaleur uniforme, il suffit de considérer deux branches de composition organique différente pour voir que selon la loi de la valeur, les taux de profit devraient être différents. Les taux de profit résultant du simple jeu de la loi de la valeur diffèreraient à cause de compositions organiques variées du capital selon les branches ; il en résulte que les survaleurs produites seraient inégales

C’est donc une loi du système selon laquelle les taux de profit sont proportionnels à la grandeur des capitaux : par le déplacement des capitaux entre les branches de production à la recherche d’un profit plus élevé, le taux de profit - par ce mouvement – finit par s’égaliser entre les différentes branches de production.

C’est le jeu de la concurrence qui uniformise les taux de profit en un taux de profit général qui est leur moyenne.

 

 

 

Capitalisme profond

Capitalisme manifeste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Branches

 

Capitaux investis

 

c+v

 

Taux de survaleur

 

Survaleur

 

 

Valeur des marchandises

 

c+v+s

 

Taux de profit

 

Taux de profit moyen

 

 

Profit

 

 

Prix de production

 

 

Ecart entre prix de production et valeur

I

60c + 40v

100%

40

140

40

22%

22

122

- 18

II

70c + 30v

100%

30

130

30

22%

22

122

- 8

III

80c + 20v

100%

20

120

20

22%

22

122

+ 2

IV

85c + 15v

100%

15

115

15

22%

22

122

+ 7

V

95c + 5v

100%

5

105

5

22%

22

122

+ 17

Total

390c+110v

 

110

610

 

 

110

610

0

Moyenne

78c + 22v

 

22

 

 

22%

22

 

 

 

 

On remarque dans ce tableau que le taux de profit est effectivement différent selon la composition organique du capital.

Par la loi de la concurrence, il s’opère une répartition uniforme de la survaleur globale entre les capitaux bien qu’ils aient contribués inégalement à la création de cette survaleur et en même temps un taux de profit moyen : ici dans notre tableau 22%. Dans chacune des branches, les prix de production correspondront au capital avancé (pour les moyens de production et la main-d’œuvre) plus le taux de profit moyen.

Ce mécanisme d’égalisation ou de péréquation du taux de profit conduit à une amicale de la classe capitaliste : Marx dit un « communisme capitaliste » :

« Les différents capitalistes jouent ici le rôle de simples actionnaires d’une société par actions dans la quelle les parts de profit sont également réparties pour chaque fraction de 100. (…) Les capitalistes bien qu’ils se comportent en faux frères dans leur concurrence entre eux, constituent néanmoins une véritable franc-maçonnerie vis-à-vis de l’ensemble de la classe des travailleurs. »

 

 

3) Les revenus

 

En traitant de la concurrence, des prix de production, et de la transformation de la survaleur en profit, Marx faisait encore comme si l’ensemble du capital social était du capital industriel, fragmenté entre différentes branches de production.

Dans les sections 4 à 6 du Livre III, Marx présente les formes spécialisées du capital, afin d’analyser les différents revenus issus de la survaleur.

 

 

  1. Le salaire

 

Rappelons la critique de l’illusion inhérente au monde capitaliste concernant le salaire, dont Marx a traité dans le Livre I du Capital (6e section).

 

Les différents acteurs du système capitalistes perçoivent le salaire du travailleur comme « le prix du travail » : une certaine somme d’argent payée pour une certaine quantité ou durée de travail.

Cette expression « valeur du travail » ou « prix du travail » est une expression imaginaire qui renverse la relation réelle : en effet, comme Marx l’a montré au Livre I, le travailleur vend non pas son travail mais sa force de travail pour une durée déterminée. La force de travail est une marchandise particulière payée à sa valeur, - laquelle est déterminée par la valeur des moyens de consommation permettant au travailleur de la reproduire pendant la période considérée.

 

Le capitaliste consomme la valeur d’usage du travail en payant la force de travail à sa valeur d’échange. C’est la contradiction entre valeur d’échange et valeur d’usage qui, dans le cas de la marchandise spécifique qu’est la force de travail, est à l’origine de l’exploitation.

 

Pour Marx, l’économie politique bourgeoise qui considère le salaire comme le prix du travail est purement et simplement victime de l’apparence.

 

 

  1. Le profit du capital marchand

 

Le circuit du capital analysé sous sa forme fondamentale du capital, qui est celle du capital industriel, peut s’écrire ainsi :

A-M…P…M’-A’

Le capital-monnaie initialement avancé A est transformé en capital-marchandises M constitué par les moyens de production et la force de travail ; ce capital-marchandise devient ensuite capital-productif P qui se transforme à nouveau en capital-marchandise M’ lequel est retransformé dans la circulation en capital-monnaie A’ (A’>A).

Or, dans la réalité, les diverses formes du capital donnent lieu à une spécialisation des fonctions :

 

  • le capital industriel, proprement dit, correspond au capital productif du circuit P,

  • les autres phases du circuit consistent dans la gestion du capital-marchandise et du capital-monnaie dans la sphère de la circulation

 

Ce capital marchand revêt deux formes :

 

  • le capital dit commercial, spécialisé dans l’achat et la vente aussi bien des moyens de production que des biens de consommation ;

  • le capital bancaire, dans la mesure où les banques gèrent le circuit de la monnaie : paiements et encaissements, comptabilité, garde des réserves, actes de compensation.

 

Sous ces deux formes (intervenant dans la circulation du capital), ce capital exige un profit. Or, la survaleur est créée dans le procès de production – dans l’industrie ou l’agriculture capitaliste – de sorte que le travail des salariés employés dans le commerce ou la banque, est, selon Marx, « improductif » (c’est-à-dire qu’il ne produit pas de survaleur).

Cela ne signifie pas que les salariés de la banque et du commerce ne sont pas exploités : leur exploitation, si elle ne participe à la formation de la plus-value qui a lieu dans le procès de production, contribue à la formation du taux de profit moyen : L’exploitation des salariés de ces secteurs diminue la part de profit qui revient aux capitaux qui y sont investis ; elle augmente ainsi le taux de profit moyen.

Le profit que reçoit ce capital est donc issu du procès de production : il est de même taux que celui de tout autre capital. Il participe au profit global sans avoir pris part à sa production .

On peut schématiser le partage de la survaleur entre les différentes formes du capital selon le tableau suivant :

 

 

 

 

 

Capital marchand

 

 

 

 

 

 

Capital industriel

avancé

1.000 (800c + 200v)

 

Capital commercial

avancé

150

 

Capital bancaire

avancé

150

 

 

 

 

 

 

 

Capital global

avancé

1.300

(1.000+150+150)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Survaleur globale

200s

Taux moyen de profit

p’=200/1.300=15,38%

 

 

 

 

 

 

 

Profit du capital

industriel

1.000 x 0,1538 = 154

 

Profit du capital

commercial

150 x 0,1538 = 23

 

Profit du capital

bancaire

150 x 0,1538 = 23

 

 

Il est important de noter qu’il s’agit bien là selon Marx d’une analyse économique.

 

En effet, historiquement, le capital marchand se développe avant la production capitaliste, à partir de formes économiques pré-capitalistes : les profits commerciaux ne découlent nullement alors, dans ces formes pré-capitalistes, d’une égalisation des taux de profit (comme celle que nous avons analysée) mais souvent de la fraude, du pillage ou de la piraterie. C’est ainsi que le capital marchand contribue à l’accumulation initiale ou primitive du capital.

 

Mais, une fois la domination du capital industriel établi, quand le mode de production capitaliste se développe sur la base du rapport capital/travail, le capital marchand n’est plus qu’une forme dérivée. C’est bien ainsi qu’il est compris par Marx, dans la mesure où son analyse porte sur le mode de production capitaliste.

 

 

  1. Le profit du capital bancaire

 

L’extension du système bancaire à partir de la gestion de la monnaie conduit à l’émergence du crédit et au développement d’une forme spécialisée : le capital de prêt ou capital porteur d’intérêt.

L’intérêt apparaît comme la partie du profit moyen que le capitaliste industriel doit payer au capitaliste monétaire – le banquier – pour l’usage d’une certaine somme de monnaie pendant un certain temps. A la fin du compte, le circuit du capital industriel se trouve en quelque sorte inséré dans celui du capital porteur d’intérêt, selon le schéma suivant :

 

 

Circuit du capital industriel

 

A-A-M-A’-A”

 

Circuit du capital porteur d’intérêt

 

Profit moyen = A” – A

Intérêt du capital de prêt = A” – A’

Profit d’entrepreneur du capital industriel : A’ – A

 

Nota :

- 1ère observation

Contrairement aux autres formes de revenus déterminés par les rapports entre classe fondamentale, comme les salaires ou les profits, l’intérêt dépend uniquement des relations internes à la classe capitaliste : entre les capitalistes industriels et les capitalistes monétaires (les banques).

Autrement dit, à la différence des autres domaines (par exemple les prix de marché gravitant autour des prix de production), aucune loi économique de partage ne conditionne le taux d’intérêt, qui ne dépend dès lors que de l’offre et de la demande.

Cette remarque, sur laquelle nous reviendrons, est importante pour comprendre l’instauration de la spéculation financière au dernier stade du développement du capitalisme.

Dans l’analyse du capital en général, le capitaliste industriel est supposé posséder son capital et diriger son entreprise. C’est le cas le plus fréquent jusqu’à l’époque de la rédaction par Marx du Capital.

Cependant, dans le Livre III, Marx introduit une distinction entre deux déterminations du capital : la propriété et la fonction. Avec le capital porteur d’intérêt et l’extension du crédit, cette distinction devient réelle : l’intérêt apparaît comme le revenu du capital en tant que propriété, tandis que le capitaliste en fonction, qui dirige le procès de production, obtient un « profit d’entrepreneur ».

 

Marx analyse cette forme d’organisation capitaliste en extension (à l’époque où il écrit le Capital) à propos des sociétés par action. Il écrit : « Les entreprises par action – développées avec le système de crédit – ont tendance à séparer de plus en plus le travail d’administration de la production en tant que fonction d’avec la possession du capital. (…) D’une part, au simple propriétaire du capital : le capitaliste monétaire s’oppose le capitaliste en fonction et avec le développement du crédit, le capital monétaire lui-même prend un caractère social, concentré dans les banques, pour être traité par ces dernières ; d’autre part, le simple dirigeant qui ne possède le capital à aucun titre remplit toutes les fonctions réelles. (…) Seul subsiste le fonctionnaire et le capitaliste disparaît du procès de production comme une personne superflue. »

 

 

Ainsi, la séparation du capital en deux déterminations : la propriété et la fonction, se trouve occultée par la séparation entre leurs porteurs : le manager ou dirigeant d’une part, le propriétaire : banquier ou actionnaire d’autre part. C’est ainsi que le profit qu’obtient le capitaliste en fonction (le dirigeant du procès de production) peut prendre la fausse apparence d’un salaire obtenu pour son travail de direction.

L’origine de l’intérêt ou du dividende et du profit d’entrepreneur, à savoir la survaleur, est ainsi entièrement masquée.

 

 

  1. La rente foncière

 

Marx fait l’hypothèse d’une agriculture capitaliste : le capitaliste est ici le fermier qui investit son capital dans l’agriculture et non dans une branche industrielle, ses produits sont des marchandises, il emploie du travail salarié, fait un profit sur son capital et paie au propriétaire du sol la rente pour l’usage de la terre durant une certaine période.

Marx distingue deux formes de rente : la rente absolue et la rente différentielle.

Parce que le régime juridique de la propriété foncière limite l’investissement libre de capital dans l’agriculture, cette sphère de la production échappe en partie à la péréquation caractéristique de l’industrie : Au lieu de verser sa survaleur dans le pot commun avant d’en retirer une partie aliquote à son propre montant, le capital investi dans l’agriculture va pourvoir la conserver en partie. L’excédent de son profit sur le profit moyen, ce surprofit particulier, va être utilisé pour le paiement de la rente au propriétaire foncier, Il s’agit ici de la rente absolue, qui échoit à toute terre, même la moins fertile. Ainsi le capital investi dans la culture de la terre la moins fertile va rapporter comme tout autre le profit moyen – auquel va s’ajouter un surprofit qui sera versé au propriétaire terrien, constituant la rente absolue.

En outre, toutes les autres terres, plus fertiles ou mieux localisées, vont conduire à l’obtention d’un surprofit supplémentaire à ce « prix de monopole », surprofit correspondant à des rendements plus élevés ou à une meilleure situation. C’est la source de la rente différentielle qui va revenir ici aussi aux propriétaires fonciers.

Il résulte de cette analyse que la rente des propriétaires fonciers, quelles que soient ses modalités de formation (rente absolue ou différentielle), n’a d’autre origine dans le capitalisme développé que la survaleur engendrée par le capital investi dans l’agriculture, autrement dit le surtravail des salariés de ce secteur.

 

 

 

IV . Dynamique et autodestruction du système

 

 

1) Un mouvement permanent

 

L’une des thèses centrales de la théorie de Marx est celle qui caractérise le système capitaliste par la perpétuelle révolutionnarisation de la production et de la société en général.

Dans son grand ouvrage, Marx définit d’abord le capital comme la valeur qui se valorise, comme sujet automate, comme mouvement sans fin. Le rapport-capital est introduit comme rapport de production. Ce rapport est analysé dans la relation entre un travailleur et un capitaliste singuliers, puis dans le rapport général entre la classe des travailleurs et la classe capitaliste (livre I), et enfin dans le processus d’ensemble qui inclut les relations concurrentielles des divers capitalistes entre eux (livre III). Selon Marx, le but du capital est l’extraction de la survaleur, mais cette dernière est destinée non à la simple jouissance de la classe capitaliste, mais surtout à l’accumulation. La pulsion du capitaliste individuel à l’accumulation qui montre celui-ci comme « personnification du capital » est stimulée par la concurrence : pour survivre, il doit accumuler et accroître la production.

L’analyse de la survaleur extra a en effet montré comment les confrères du capitaliste innovateur ressentent cette impératif de la concurrence « qui les pousse à introduire le nouveau mode de production » technique. « La pulsion immanente au capital et sa tendance constante seront donc d’accroître la force productive du travail afin d’abaisser le prix de la marchandise et, ce faisant, d’abaisser le prix du travailleur lui-même ».

 

2) La loi générale de l’accumulation

 

Dans le chapitre 23 du livre I du Capital, Marx examine de façon synthétique les relations entre le procès d’accumulation, le changement technique, la concentration et la centralisation du capital, le mouvement des salaires et de l’emploi. La tendance à l’accroissement de la composition organique du capital joue ici un rôle central, comme elle le fera dans l’analyse de la baisse tendancielle du taux de profit.

Marx distingue trois « compositions de capital » :

 

  • la composition technique qui indique la proportion entre les moyens de production et la force de travail vivante dans le procès de production

  • la composition en valeur qui exprime le rapport entre capital constant et capital variable

  • la composition organique qui est la « composition-valeur du capital, dans la mesure où elle est déterminée par la composition technique et reflète les modifications de cette dernière. »

 

Les capitaux singuliers d’une même branche ont des compositions du capital plus ou moins différentes, la composition moyenne des diverses branches varie beaucoup, comme il a été observé dans l’analyse des prix de production, enfin la moyenne globale de toutes les branches donne la composition du capital social d’un pays donné. L’augmentation de la productivité du travail s’exprime en général par le volume croissant des moyens de production au regard de la force de travail employée, qui se traduit à son tour par la croissance de la part du capital constant au détriment de celle du capital variable.

Toutefois il n’y a pas équivalence entre l’accroissement de la composition technique et celui de la composition en valeur du capital, car avec la productivité croissante du travail, la valeur des moyens de production tend à baisser. La première tendance cependant l’emporte sur la seconde si bien que la composition organique du capital augmente malgré tout : c/v s’accroît tendanciellement quoique moins vite que la composition technique.

L’accumulation du capital engendre deux phénomènes importants :

Laconcentration évoque la croissance de chaque capital singulier consécutif à l’accumulation, c’est-à-dire la reproduction élargie. Ce processus s’accompagne de la formation de nouveaux capitaux et de leur fractionnement multipliant ainsi les foyers d’accumulation et de concentration.

La centralisation renvoie au contraire à l’absorption de certains capitaux par d’autres. La concurrence s’opère par la baisse des prix des marchandises conditionnée par l’évolution de la productivité qui dépend de l’échelle de la production. C’est ainsi que « les capitaux plus grands battent les plus petits ;».

 

3) Le mouvement des salaires et de l’emploi

 

L’accroissement de la composition organique du capital qui accompagne l’accumulation se traduit aussi par des mouvements dans l’emploi de la population salariée. A cette évolution de la composition organique, qui tend à réduire relativement la demande de force de travail, se conjuguent deux autres facteurs : l’accumulation, qui, en elle-même, tend au contraire à accroître cette même demande, et la croissance démographique de la classe des travailleurs. La thèse de Marx est ici que le mouvement de l’accumulation et le changement technique qui l’accompagne créent en permanence une « surpopulation relative », ou encore une « armée industrielle de réserve » qui dépend en conséquence des « besoins de revalorisation » changeants du capital. La critique est notamment dirigée contre les thèses de Malthus, qui reposaient sur le contrastes entre la croissance de la population ouvrière et celle des subsistances, et où l’évolution démographique servait de régulateur à la demande de travail : Marx observe que le cycle industriel dure environ dix ans, tandis que les réactions démographiques sont beaucoup plus longues à jouer.

La surpopulation relative comprend diverses composantes : une partie flottante ou fluide, qui correspond à l’attraction et à la répulsion de la main-d’œuvre dans la grande industrie moderne, une partie latente, concentrée dans les campagnes : ce sont les travailleurs agricoles en surnombre attendant de migrer vers l’industrie urbaine, une partie stagnante composée de travailleurs précaires et sous-payés, enfin tout en bas, vient la sphère du paupérisme.

Pour Marx, le chômage, quoique fluctuant, est donc inhérent au capitalisme et à son développement : il découle, en dernière analyse des effets paradoxaux de la croissance de la productivité.

Quant aux salaires, c’est le jeu de la surpopulation relative qui les fait fluctuer autour de la valeur de la force de travail (laquelle correspond aux besoins de valorisation du capital). Marx écrit :

« Les mouvements généraux du salaire sont régulés par les phases d’expansion et de contraction de l’armée industrielle de réserve qui correspondent aux changements du cycle industriel … Ils sont déterminés par le rapport changeant selon lequel la classe des travailleurs se divise en armée active et armée de réserve, par l’augmentation et la diminution du volume relatif de la surpopulation, par le degré où cette population est tantôt absorbée, tantôt de nouveau libérée.»

 

 

4) Les crises

 

Les crises économiques récurrentes sont selon Marx l’expression des contradictions du capitalisme en même temps qu’une modalité de son développement. Elles constituent des « solutions momentanées et violentes des contradictions existantes, des éruptions violentes qui rétablissent pour un moment l’équilibre troublé ».

Marx écrit : « La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même … Elle consiste en ce que le capital et son expansion apparaisse comme le point de départ et le terme, comme le mobile et le but de la production… Les limites dans lesquelles peuvent uniquement se mouvoir la conservation et la croissance de la valeur du capital – fondées sur l’expropriation et l’appauvrissement de la grande masse des producteurs – ces limites entrent continuellement en conflit avec les méthodes de production que doit employer le capital et qui tendent vers l’accroissement illimité de la production … C’est ainsi que le moyen – le développement illimité des forces productives de la société – entre en conflit permanent avec le but limité qui est la mise en valeur du capital existant ;»

 

 

5) La baisse tendancielle du taux de profit

 

Elle repose sur la thèse de l’accroissement progressif de la composition organique du capital, ou plus précisément d’un accroissement de cette dernière plus rapide que celui du taux de survaleur (un écart postulé, mais non argumenté par Marx). Le taux de profit a pour formule :

 

 

qui peut s’écrire également :

 

 

Il apparaît également que si c/v augmente tandis que le taux de survaleur s/v reste constant, ou si c/v augmente plus vite que s/v, le taux de profit p’ va décroître. Pour Marx, la « tendance croissante du taux général de profit à la baisse est simplement une façon, propre au mode de production capitaliste, de traduire le progrès de la productivité sociale du travail. » Cette baisse du taux de profit s’accompagne toutefois de l’augmentation simultanée de la masse du profit.

La baisse tendancielle du taux de profit, rapport de grandeur entre profit obtenu et capital avancé est la contradiction fondamentale vers quoi converge l’analyse du procès de développement du système, qui constitue la vraie « force motrice » de la production capitaliste (Le Capital, livre III, tome I, Editions sociales 1957, p.271). La tendance lourde à la baisse de ce taux tient à la plus essentielle des logiques du capital : il se valorise en accumulant à une échelle sans cesse élargie le travail passé sous forme de moyens de production, « travail mort » massivement objectivé en capital fixe par rapport auquel le profit réalisé sur le «travail vivant » tend à être en proportion toujours décroissante. « C’est à tous points de vue la loi la plus importante de l’économie politique moderne, et la plus essentielle à la compréhension des rapports les plus complexes. » (Manuscrits de 1857-58 dits Grundrisse, Editions sociales 1980, tome 2, p.236).

 

Par cette loi s’éclaire la fonction historique profonde et par essence transitoire du capitalisme : assurer la progression illimitée de la productivité sous une forme où le mort écrase le vif, ce qui impose contradictoirement à cette progression, de sévères et absurdes limites (Lucien Sève).

 

Plusieurs influences contraires ont pour conséquence de ralentir ou même d’inverser temporairement la baisse du taux de profit, lui conférant de ce fait un caractère de « loi tendancielle ».

Les phénomènes qui contrecarrent cette tendance sont nombreux que l’évolution du système a mis en lumière :

Ce sont

  1. la surexploitation insatiable des salariés :

-la hausse du degré d’exploitation (taux de survaleur),

-la réduction des salaires au-dessous de la valeur de la force de travail,

2 la baisse de la valeur des marchandises composant le capital constant,

3 l’extension de nouvelles branches à faible composition organique,

4 l’importation de biens de subsistance ou de moyens de production meilleur marché

5 la migration du capital vers des pays où le taux de profit est plus élevé.

par

6 la dévalorisation massive des capitaux, source de gâchis gigantesques (faillite des entreprises et liquidation des moyens de production).

7 une agressive expansion internationale, créatrice d’un marché mondial

8 une appropriation technologique des formidables puissances de la science, qui élève la productivité à des hauteurs sans précédent.

 

Là où la loi générale de l’accumulation capitaliste nous fait saisir le fonctionnement récurrent du système, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit nous permet de comprendre le développement de ses stratégies, et en fin de compte de sa présente crise structurelle.

 

Comme le montre le passage synthétique intitulé « Les contradictions internes de la loi », l’objectif de l’analyse de Marx est ici de souligner qu’en dernière analyse, le capital est à lui-même sa propre barrière.

Pour Marx, ce sont les mêmes tendances qui engendrent la formidable dynamique propre au capitalisme comme système économique historique et qui produiront son abolition finale.

 

 

V. La fin du capitalisme

 

L’origine du mode de production capitaliste est bien un phénomène historique celui de l’accumulation initiale du capital, cette « épouvantable expropriation du travailleur ». C’est à partir de là que les moyens de production individuels et éparpillés se transforment en moyens de production socialement concentrés aux mains d’une minorité capitaliste. L’évolution ainsi amorcée se poursuit par le jeu des « lois immanentes de la production capitaliste ». Un processus de socialisation progressive du travail, de la terre et des moyens de production en général conduit à la concentration et à la centralisation des capitaux à travers l’expropriation des petits capitalistes par les grands.

Les avantages de cette évolution sont monopolisés par un nombre toujours plus restreint de magnats du capital.

 

Mais ce processus qui conduit à la concentration et à la centralisation des capitaux va entrer en contradiction avec le mode de production capitaliste.

En effet, comme l’écrit Marx :

« Un processus de socialisation progressive du travail, de la terre et des moyens de production en général se déroule, qui conduit à la concentration et à la centralisation des capitaux à travers l’expropriation des petits capitalistes par les grands..Simultanément,

Se développent à une échelle toujours croissante :

  • la forme coopérative du procès du travail

  • l’application délibérée, consciente de la science à la technique

  • l’exploitation méthodique de la terre

  • l’économie de tous les moyens de production utilisés comme moyens de production de travail social combiné

  • l’intrication de tous les peuples dans le réseau du marché mondial

partant, le caractère international du régime capitaliste. »

 

A un moment donné, « la centralisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent un point où elles deviennent incompatibles avec leur enveloppe capitaliste. »

Les lois de mouvement du système qui ont présidé à sa formidable expansion conduisent en définitive à la mise en cause du mode de production lui-même.

« La crise, écrit Marx, éclate au moment où la contradiction et l’antagonisme entre, d’une part, les rapports de distribution -donc la forme historique définie des rapports de production correspondants- et d’autre part, les forces productives et les capacités créatrices de leurs agents gagnent en ampleur et en profondeur ».

 

C’est cette analyse du mode de production capitaliste, tel qu’il s’est constitué en Europe occidentale, -et d’abord en Angleterre-, qui permet à Marx d’écrire, prenant conscience du mouvement historique :

« Le communisme n’est pas pour nous un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent de la présupposition qui existe actuellement. »

 

Ainsi parvenus au terme de l’analyse qui a mis à jour les conditions « actuelles » - telles que Marx pouvait les appréhender à son époque, il ne faut pas oublier le point de départ, encore abstrait, mais essentiel de l’analyse : le rapport capital-travail. La contradiction centrale du procès de production que Marx nomme « loi générale de l’accumulation capitaliste » est fondée sur l’exploitation.

Dès lors, là où domine le capital, ce qui est le résultat du procès de production : l’accumulation de richesse à un pôle de la société a pour envers inexorable l’accumulation à l’autre pôle de détresse matérielle et morale, au travail et hors travail allant jusqu’à la misère, l’esclavage, la mise au rebut, la pire dégradation humaine du travailleur (cf. livre I, Editions sociales 1983 ou PUF 1993, p. 724-25).

Ce grand mouvement, dont l’analyse cherche à dégager les lois et le sens de l’évolution, est une étape de l’histoire où les hommes sont directement concernés à la fois comme victimes et comme agents, c’est à dire comme acteurs.

C’est alors que les expropriateurs sont à leur tour expropriés.

 

 

Conclusion provisoire

 

1) L’analyse du mode de production capitaliste nous permet de comprendre que, selon les termes de Marx, ce que nous appelons le communisme n’est pas un état ou un idéal mais un grand mouvement historique au cours duquel les contradictions inhérentes au système aboutissent à son abolition, c’est à dire à la suppression des rapports sociaux qui constituent « actuellement » la base de la société.

Voilà qui met fin à tous les socialismes « utopiques » qui se représentaient le communisme comme l’instauration d’un nouveau modèle de société, dont on pouvait d’avance définir « idéalement » ce qu’il devait être.

Il faut cependant éviter le contre sens selon lequel le communisme ne saurait être un « idéal » au cœur de tous ceux, particulièrement les victimes, qui luttent contre l’abolition de l’ « état actuel ». L’analyse – matérialiste-historique - de l’action humaine montrera que l’idéal est inséparable de la représentation du possible : de ce qui n’existe pas encore ; il se distingue de l’utopie dès le moment où le possible étant concrètement réalisable, les agents (les hommes qui font l’histoire) se mobilisent pratiquement pour sa réalisation ; Et, en ce sens, l’analyse de Marx, en éclairant les conditions de l’abolition du système, ne peut que renforcer la mobilisation de ceux qui luttent et libérer l’idéal du halo de l’illusion (en quoi consiste l’utopie).

 

2) Les analyses du Capital ont permis de mettre à jour la contradiction qui rend en effet possible le passage d’un mode de production (capitaliste) fondé sur la propriété privée des moyens de production à un mode de production fondé sur la propriété sociale des moyens de production : les expropriateurs seront expropriés. Tel est le mouvement qui conduit à l’avènement du communisme.

Si l’on s’en tient là, c’est ce passage qui définirait à lui seul le socialisme.

Et, si le socialisme n’est autre chose que la réappropriation des moyens de production par les producteurs désormais associés, qu’est-ce que le communisme sinon la mise en place d’un nouveau « modèle » de société ?

C’est précisément là l’utopie que Marx voulait détruire par la compréhension de l’évolution historique à travers l’analyse du développement capitaliste.

Dès lors, il est urgent de poser la question : Qu’est-ce que le communisme ?

 

Si l’abolition du capitalisme est la fin de la préhistoire de l’humanité, qu’est-ce que l’histoire des hommes qu’il convient d’appeler communisme ?

 

3) L’analyse du mode de production capitaliste semble soulever « à la réflexion » une difficulté dont vont s’emparer les contempteurs de Marx, pour déceler une contradiction au cœur du marxisme qui permet d’y reconnaître une forme nouvelle de l’utopie.

Voici la difficulté : Si ce sont les contradictions immanentes au système- celles de la loi d’accumulation -, qui le conduisent à sa propre destruction et à l’avènement du communisme, comment affirmer que ce sont les hommes eux-mêmes, qui, à travers leurs actions et leurs luttes, vont « révolutionner » le mode de production capitaliste et transformer radicalement les rapports sociaux ?
Il y aurait contradiction entre la vision dialectique de l’histoire où la contradiction inhérente au système « produit » son abolition finale et la théorie de la lutte des classes qui remet entre les mains des hommes l’évolution historique des sociétés. La synthèse de ces deux approches ne serait possible que par la vision eschatologique d’une fin de l’histoire : une nouvelle forme de l’utopie.

La résolution de cette difficulté, que la philosophie transforme en une aporie, exige l’exposé de la conception marxiste de l’histoire : La dialectique de l’évolution historique, que la Critique de l’économie politique a permis de mettre à jour à travers l’analyse du mode de production capitaliste, est inséparable d’une conception matérialiste qui découvre la base de l’histoire dans la production par les hommes de leur vie matérielle qui est à l’origine de leur humanité et de son développement. Seule une anthropologie matérialiste peut mettre fin à l’aporie philosophique qui oppose la liberté de l’homme au déterminisme de l’histoire.

C’est cette anthropologie, à travers laquelle l’histoire apparaît comme le développement de l’individualité humaine, qui, à la fin du compte, nous permettra de comprendre que le communisme n’est pas la fin de l’histoire, mais bien, comme l’écrit Marx, la fin d’une préhistoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION AU MARXISME

 

 

 

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

Qu’est-ce que le communisme ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

 

A la suite de Marx, nous avons montré jusqu’à présent comment, en raison de son essence même, le mode de production capitaliste conduisait à une crise structurelle, qui met en cause son existence même et exige son remplacement par un autre mode de production.

1. C’est ce nouveau mode de production qu’on désigne par le terme de « socialisme », parce qu’il doit être fondé sur la socialisation des moyens et des procès de production,

En quoi consiste ce nouveau mode de production que le mouvement même du capitalisme ( son évolution) prépare et rend nécessaire ?

C’est l’objet de notre 1er chapitre : La socialisation de la production et des échanges.

 

2.La question est posée, notamment après l’échec des sociétés dites socialistes : Est-il possible de remplacer le système capitaliste par un autre mode de production ?

Pour répondre à cette interrogation, Marx montre d’abord que le procès de production, que nous appréhendons comme un « système économique » n’est rien d’autre que l’organisation par l’homme de sa vie matérielle, qui s’impose à tout individu indépendamment même des rapports sociaux qui constituent la structure de base de toute vie humaine : Contre toute attente, alors même qu’il est exclu de comprendre l’être humain autrement que comme un « être social », Marx développe « l’apologue » de Robinson.
Si l’on substitue à l’individu-Robinson la collectivité sociale, la maîtrise par les hommes de l’organisation de la production, qui est la base de leur vie matérielle, n’est plus un mystère.

Par une seconde démarche, Marx montre que les nouveaux rapports sociaux qui résultent de la socialisation des moyens de production, qui nous semblent incompréhensibles, voire utopiques ( parce que nous sommes prisonniers du « système économique » qui transforme ces rapports en une réalité étrangère), ne sont pas inédits : ils existent sous une forme non développée dans une économie familiale ou « rustique ».

Il est aisé de comprendre comment les rapports de production ne deviennent une réalité étrangère indépendante des producteurs qu’à partir du moment où la répartition des tâches à l’intérieur d’une collectivité se transforme en la division du travail qui prend la forme d’une division de la société en classes.

Dans le communisme futur, les producteurs associés, devenus maîtres des moyens de production, répartiront de même le travail selon un plan concerté en fonction des objectifs de productionn déterminés à partir de la connaissance des besoi,s sociaux.

 

 

3. Est-ce à dire que le communisme se réduit à la socialisation des moyens de production, qui met fin à la propriété privée?

Quelle distinction doit-on faire entre le socialisme et le communisme ?

La réponse à cette question est décisive, parce qu’il s’agit de savoir si le communisme se confond avec les régimes dits « socialistes », de l’U.R.S.S et des pays satellites.

Ce sera l’objet de notre 3ème chapitre, qui abordera la question du stalinisme.

 

4. Mais, pour avoir éclairé ce nouveau procès de la production et des échanges, a-t-on pour autant compris ce que l’on appelle « communisme ?

Bien évidemment non, et pour une raison simple : c’est que le mode de production n’est pas, comme il apparaît aujourd’hui un « système économique », mais bien l’ensemble des rapports que les hommes contractent dans la production de leur vie matérielle.

Comme le montre l’analyse du système capitaliste, ces rapports de production sont fondamentaux pour comprendre le fonctionnement et l’évolution des sociétés, mais ils sont en même temps la base de tous les rapports que les hommes entretiennent entre eux (psychologiques, politiques, idéologiques, etc..)

Et, c’est précisément parce que la production, dans le système capitaliste ; échappe à la volonté des hommes et s’impose à eux comme une puissance étrangère, que les rapports sociaux de production apparaissent comme un « système économique » : une réalité indépendante des rapports entre les hommes, et c’est pour cette raison qu’on est tenté de réduire le communisme à la socialisation des moyens de production.

 

Dès lors, répondre à la question : qu’est-ce que le communisme ?, c’est tenter de comprendre comment le développement du système capitaliste, qui conduit inéluctablement à sa disparition – à son abolition - ouvre des perspectives qui dépassent l’appropriation sociale des moyens de production, ouvrant la possibilité de nouveaux rapports sociaux et d’un nouvel avenir de l’homme : de son humanité.

 

Si le communisme ne se confond pas avec les régimes dits socialistes, comment comprendre ce qu’est, selon Marx, le communisme ?
Que sont ces nouveaux rapports sociaux capables de changer profondément la vie ?

La réponse à cette question passe par l’analyse des rapports sociaux actuels qui constituent notre vie, que Marx caractérise par le terme d’aliénation.

Cette analyse fera l’objet de notre dernier chapitre permettant de comprendre la perspective du communisme et l’exigence de sa mise à l’ordre du jour.

 

 

CHAPITRE I :

La socialisation de la production et des échanges

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Commençons par les indications données par Marx au sujet de cette socialisation de la production et des échanges.

 

Le mode de production socialiste doit répondre aux conditions suivantes : 

 

1.Les moyens de production c’est à dire tous les moyens matériels, techniques, logistiques qui sont nécessaires à tout processus de production n’appartiendraient plus à des capitaux privés mais à la société tout entière.

2.Les rapports de production ne seraient plus fondés sur le salariat, c’est à dire sur l’exploitation du travail, mais sur des rapports de coopération .

3.Le moteur de la production ne serait plus la recherche du profit, c’est à dire la contrainte, imposée par le système aux capitalistes eux-mêmes, de valoriser le capital c’est à dire de l’accroître et de l’accumuler sans cesse1.

4.Les échanges ne seraient plus, comme dans l’économie marchande, commandés par le jeu de l’offre et de la demande, où la consommation (la demande) est soumise aux impératifs de rentabilité de la production capitaliste, mais seraient planifiés et organisés pour satisfaire tous les besoins humains (matériels et culturels).

5.Les richesses produites seraient réparties en fonction de ces besoins.

 

 

Comment cela peut-il se faire ?

 

En faisant l’hypothèse d’une société composée de producteurs privés, qui doivent subvenir aux besoins de tous en échangeant leurs produits, que se passe-t-il ?

En fonction des besoins à satisfaire, chaque producteur va exécuter des travaux différents, pour reprendre notre exemple d’Aristote : l’un fabriquant des chaussures, l’autre des maisons.

 

1.Il s’instaure entre les producteurs une « division du travail », qui est une répartition des tâches : il y aura autant de métiers que de catégories de besoins à satisfaire. Et il y aura bien évidemment plus de fabricants de chaussures que de maçons, car dans une vie on ne change pas de maison comme de chaussures !

Le nombre de producteurs doit correspondre aux besoins sociaux.

Cela paraît évident, mais remarquons que c’est une tout autre logique qui l’emporte dans l’économie capitaliste: Celui qui a les moyens : le capitaliste, créera une entreprise dans le secteur de production où il escompte rentabiliser le mieux son investissement, même si plusieurs autres capitalistes, faisant le même, raisonnement, créent des entreprises dans le même secteur – ce qui ne manquera pas à terme d’entraîner la faillite de certains.

 

2. Allons plus loin : lorsque les différents travaux particuliers ont été répartis entre les producteurs pour satisfaire tous les besoins, il faut encore que chaque producteur adapte sa production et calcule la quantité de produits de sa spécialité dont les autres (la société) ont besoin. La production doit répondre aux besoins à satisfaire.

Or, là encore, la logique du capitalisme se développe à l’inverse, puisque le moteur de la production et la motivation des capitalistes est de produire toujours davantage pour valoriser le capital, sans tenir compte de la solvabilité, c’est à dire sans soucier de savoir si les consommateurs ont les moyens d’écouler la production ; C’est cette logique du capitalisme qui provoque les crises de surproduction (allant jusqu’à se solder par la destruction des stocks).

 

3.Dans le principe de l’économie marchande, ce qui permet d’échanger des produits aussi différents (des chaussures contre une maison), c’est la comparaison des « temps de travail » qu’a exigé la production de chacun d’eux. Il y a donc une loi, que Marx appelle la loi de la valeur, qui permet d’organiser un système d’échanges « équitable » parce que fondé sur une valeur qui est le résultat transparent d’une activité humaine.

Cette loi de la valeur est complètement subvertie dans l’économie marchande capitaliste : en effet la valeur attachée mystérieusement à la marchandise, ce n’est pas la valeur réelle du travail selon le temps nécessaire à la production de tel ou tel produit, mais le prix de la force de travail quelle que soit sa durée, augmentée d’un taux de profit moyen qui dépend du taux d’exploitation.

 

4. Enfin, dans l’économie marchande simple, selon la formule : M – A – M , l’argent ( la monnaie) sert de moyen : étalon des valeurs et moyen de circulation ; et le processus de l’échange ne crée pas d’argent supplémentaire.

A l’inverse : le processus de l’échange dans l’économie capitaliste a pour but de valoriser l’argent que le capitaliste a investi dans la production : Dès lors, la vente de la marchandise, qui inclut le profit du capitaliste ( obtenu dans la production par l’exploitation du travail), est l’intermédiaire - le moyen – qui permet au capitaliste de réaliser (d’encaisser) le profit qui vient accroître son capital initial. Rien n’interdit dans le nouveau système des échanges de supprimer la monnaie pour établir l’équivalence des produits.

 

L’économie marchande simple que nous venons d’exposer, est une hypothèse parce qu’elle met en présence un producteur privé avec d’autres producteurs privés, en supposant que l’échange est (comme voudrait nous le faire croire le capitalisme) un contrat entre deux individus. Ce qui n’a pratiquement jamais été réalisé : l’économie marchande ne s’est réellement développée en tant que système économique qu’avec le capitalisme.

Mais, cette hypothèse nous a permis de montrer ce qu’un producteur devrait pouvoir faire pour être maître de sa production : connaître les besoins de la société, le nombre de producteurs de sa spécialité et leurs capacités de production, déterminer la valeur d’une unité de produit par le temps de travail etc..

Or, c’est précisément ce qu’aucun producteur privé ne peut faire dans l’économie capitaliste, parce qu’ il est soumis à la loi du système : détenteur d’un capital qu’il a investi en moyens de production , il est contraint de produire pour valoriser son capital. Le capitalisme a mis en place un système, dont la logique, qui tient compte de la loi de la valeur pour régir le système des échanges, en a détourné et inversé le sens en assignant pour but aux échanges commerciaux la mise en valeur du capital.

 

Or, aujourd’hui, le développement du capital a transformé toute la production en une affaire sociale, tant au niveau des moyens de production grâce au progrès technique, au niveau de la concentration de ces moyens, y compris les travailleurs salariés, qu’au plan de l’organisation et de la gestion du procès de production.

C’est ainsi, comme nous l’avons indiqué que le capitalisme a préparé son remplacement par un mode de production socialiste.

Dès lors, tout ce que des producteurs privés-capitalistes ne peuvent pas faire, la société peut le mettre en œuvre si elle est le propriétaire des moyens de production et le gestionnaire du procès de production.

Dès le moment où les moyens de production sont socialisés, on peut mettre en œuvre tout ce qui permet de substituer à l’anarchie de la production capitaliste une production « planifiée »

 

Rappelons les différentes tâches d’une planification telles qu’elles ont été évoquées par Marx ( qui ne sont rien d’autre que ce qu’un producteur privé aurait du pouvoir faire pour maîtriser sa production):

 

  • faire l’inventaire des besoins sociaux de toutes sortes qu’il faut satisfaire,

  • définir les différentes branches de production,

  • déterminer les moyens de production qu’il faut mettre en place (moderniser ou créer), y compris la localisation et la taille optima des entreprises selon la nature des productions,

  • établir dans chaque branche une comptabilité en temps de travail de chaque production, permettant de déterminer la valeur du produit sans qu’elle prenne la forme aliénée de la marchandise à travers le circuit de l’échange,

  • A partir de cette comptabilité en temps de travail, établir la répartition du travail ( direct et indirect) et les besoins en main d’œuvre dans chaque branche, cette répartition permettant de définir une durée moyenne du travail, y compris les temps de formation.

 

Ces différentes démarches permettent d’établir :

 

1.un plan de production déterminant, d’après les besoins sociaux, les besoins en main d’œuvre ( selon les temps de travail) et les investissements nécessaires à la fabrication des biens de consommations et des moyens de production.

C’est la fin de l’anarchie de la production, reposant sur la recherche des profits par les capitalistes, chacun produisant pour valoriser son capital.

 

2.Un système des échanges où la valeur des produits est calculée en fonction des coûts de fabrication et non plus en fonction de l’offre et de la demande sur le marché. C’est la fin de l’économie marchande.

 

3. Un système de répartition des richesses, qui ne soit plus fondé sur le salariat, c’est à dire sur l’achat de la force de travail : le paiement d’un salaire ouvrant droit pour le capitaliste à l’usage des capacités manuelles ou intellectuelles sans autre limite que celles déterminées par la loi ( qui résulte d’un rapport de forces entre les capitalistes et les salariés).C’est l’abolition du salariat.

 

Revenons sur ces trois aspects du mode de production socialiste :

 

 

 

 

1) Le plan de production :

 

La planification de la production dans un système socialiste a pour finalité de maîtriser l’évolution de la société ; mais en même temps elle semble impliquer et devoir créer un système de centralisation : On ne peut établir des plans au niveau national, tels que les plans quinquenaux en U. R. S. S . sans déterminer des objectifs de production par secteurs d’activité ; et cette planification de la production semble impliquer une planification de la répartition du produit destiné à la consommation. C’est l’anecdote soviétique où, pour avoir établi au niveau de l’Etat un plan de la production des usines de chaussures, après calcul statistique, les consommateurs n’ont trouvé dans les magasins d’Etat qu’une taille moyenne ne convenant à aucun pied.

Cette centralisation où les décisions sont prises au sommet de l’Etat est une des principales erreurs du pouvoir stalinien, totalement contraire à la thèse de Marx qui prévoit la disparition progressive de l’Etat dans le communisme.

Cela signifie que dans l’instauration d’un mode de production socialiste, le premier impératif est de mettre en mouvement la base de la société pour que les informations remontent du bas vers le haut et de développer la démocratie pour qu’à tous les niveaux les décisions soient précédées et entérinées par une délibération collective.

 

2) La fin de l’économie marchande

 

Nous avons grand mal à comprendre comment un autre système est possible, où la valeur des produits est déterminée par la production, parce que, dans l’économie capitaliste, tout produit semble n’acquérir une valeur qu’à partir du moment où il est mis sur le marché et par sa mise sur le marché. L’apparence inverse les choses : c’est l’échange qui semble conférer au produit sa valeur, alors que c’est la valeur du produit, déterminée par le temps de travail, qui rend possible l’échange.

Or, tout manager d’une entreprise capitaliste aujourd’hui sait très bien calculer la valeur d’un produit indépendamment de sa mise sur le marché : cette valeur, c’est ce qu’on appelle le prix de revient, et toute entreprise importante a mis en place un système de comptabilité analytique, qui, comme son nom l’indique, calcule la valeur par unité de produit de tous les éléments ( qu’on appelle des coûts) qui entrent dans le procès de production : - coûts directs quand il s’agit des valeurs incorporées au produit (telle que la main d’œuvre et les matières premières), coûts indirects qui prennent en compte les dépenses d’organisation et de gestion de la production.

Nous avons ici confirmation de ce que nous affirmions : le capitalisme a mis en place tous les éléments d’analyse et de gestion qui permettent de maîtriser la production et les échanges sans passer par le Marché.

 

3) L’abolition du salariat

 

Dans l’établissement du plan de production, tel que nous l’avons esquissé, nous avons noté qu’après la détermination des objectifs de production par secteurs, il était nécessaire de déterminer les besoins en main d’ouvre dans chaque branche. Ainsi, l’économie planifiée semble bien avoir pour conséquence qu’une fois le plan de production établi, les individus doivent s’y soumettre et par conséquent travailler dans la branche (ou même dans la fonction au sein de la branche) que ce plan implique. D’où l’idée du maintien d’une subordination de ces individus à la division du travail.

Et cela va à l’encontre de ce qui, nous le montrerons, est la finalité du communisme : libérer les hommes de l’aliénation par laquelle ils sont rivés toute leur vie à un même travail, à une même fonction, qui leur interdit tout libre développement de leur personnalité.

Il ne s’agit pas ici d’une simple objection, mais d’une déviation des objectifs du communisme que les sociétés socialistes n’ont pas réussi à éviter.

 

La réponse se trouve d’abord dans l’abolition du salariat, qui paraît tout aussi utopique que la suppression de l’économie marchande, mais dont il nous faut expliquer comment elle est possible : Ce point est très important parce qu’il permet de montrer que l’aliénation n’est pas dans le travail lui-même, qui serait comme une fatalité de l’existence humaine limitée par la nécessité d’assurer sa vie matérielle, mais bien dans le salariat qui considère l’individu comme une chose, transforme le travail comme une marchandise en simple moyen de vivre, voire de survivre.

 

La solution se trouve précisément dans l’instauration et le développement d’une société communiste :

Là où le capitalisme ne peut accepter la réduction du temps de travail parce que, ayant acheté l’usage de la force de travail, c’est la durée du travail – le surtravail – qui est source de la plus-value, une société communiste, parce que le mode de production ne repose sur la réalisation de la plus-value, peut réduire la durée du travail en fonction de l’accroissement de la productivité au temps de production nécessaire à la satisfaction de tous les besoins sociaux.

Aujourd’hui on peut affirmer que les richesses produites par les progrès de productivité ( liés au progrès technique des révolutions industrielles), si elles n’étaient accaparées et métamorphosées en capital financier, permettraient de réduire le temps de travail bien au-dessous des 35 heures par semaine.

Ce qui, dans la société capitaliste, signifie la création d’un temps libre consacré aux loisirs déterminés et accaparés par le système lui-même comme un nouveau secteur marchand, ne saurait être dans une société communiste que la possibilité concrète (fondée sur des moyens collectifs) ouverte à chaque individu de développer ses capacités en tous domaines, d’enrichir sa personnalité et , réduisant le temps consacré à ses moyens de vivre – de vivre plusieurs vies en une seule.

 

 

4) La répartition des richesses produites

 

Le système capitaliste interdit de mettre à l’ordre du jour la question d’une répartition « équitable » des richesses produites par la collectivité puisque, par son fonctionnement même, il doit, pour se perpétuer, accumuler les richesses entre les mains des propriétaires privés (des capitalistes). Cela est si vrai que ceux qui, persuadés qu’on peut réformer le système capitaliste, réclament plus de « justice sociale », parlent de « redistribution » des richesses. Si l’on est amené à parler de redistribution des richesses pour amortir les inégalités, n’est-ce pas parce que, dans ce système, par sa logique même, toutes les richesses produites ont été accaparées ?

Le salaire est et reste dans le système capitaliste le paiement de la force de travail, quelle que soit la nature du travail et les capacités ( manuelles ou intellectuelles) mises en œuvre.Si, dans l’économie communiste, l’échange, et par conséquent, la marchandise, la valeur, la monnaie et les prix ont disparu, afortiori le salariat, source de la survaleur qui vient accroître le capital, doit être aboli.

Seule l’abolition de la propriété privée des moyens de production permet de poser sérieusement la question de la répartition des richesses.

 

Comment se fera la répartition des richesses si l’on abolit le salariat ?

Marx distingue deux étapes : « Ce partage ( le partage des richesses produites) se fera selon une modalité qui change avec chaque modalité particulière de l’organisme de production sociale lui-même, et avec le niveau de développement historique correspondant atteint par les producteurs. »

 

  1. Dès l’instauration du socialisme

 

C’est «  le temps de travail qui sert en même temps à mesurer la participation individuelle du producteur au travail commun, et aussi, par voie de conséquence, à la part individuellement consommable du produit commun

Autrement dit, c’est l’association des producteurs qui effectue un enregistrement et un calcul universels en temps de travail, tant au niveau individuel que social.

Cette comptabilité, déjà évoquée à propos de la planification de la production,  s’applique au niveau de la répartition.

Si l’on considère le produit social total, avant de procéder à la répartition individuelle, Marx observe qu’il faut en déduire tout d’abord trois fonds de production :

  • le premier pour le remplacement physique,

  • le second pour l’accroissement de la production ou encore sa reproduction élargie,

  • le troisième enfin en tant que fonds de réserve ou d’assurance.

Ce qui reste du produit total après ces déductions est destiné à la consommation. Il faut ici prélever trois fonds de consommation collective avant de passer à la répartition individuelle :

 

  • le premier concerne les frais généraux d’administration, il est destiné à décroître graduellement,

  • le second porte sur les besoins collectifs comme l’éducation et la santé, et il augmentera fortement en comparaison du capitalisme,

  • quant au troisième, il a pour but la subsistance de ceux qui ne peuvent travailler (« l’assistance publique »).

 

Après défalcation de ces divers fonds du produit global peut s’opérer la répartition entre travailleurs individuels des produits de consommation restants.

 

Pour Marx, dans la phase inférieure du communisme, l’abondance n’est pas encore atteinte et les membres de la société demeurent marqués par l’égalitarisme hérité de la société capitaliste (cette dernière apparaît en effet comme une société marchande régie par le principe d’équivalence) 

En conséquence, la répartition s’effectue par un système de « bons » ou de certificats que Marx décrit dans la Critique du programme de Gotha après y avoir fait illusion dans le livre II du Capital où il souligne qu’il ne s’agit nullement d’une monnaie, ni même d’une monnaie-travail puisque « ces bons ne circulent pas ».

Marx s’inspire en fait ici de diverses expériences ouvrières, en particulier en Angleterre, mais réinterprète le système à sa façon. Chacun reçoit donc une part du produit consommable qui est proportionnelle au travail, mesuré par le temps qu’il a fourni en tant que membre de la société fondée sur la propriété commune des moyens de production.

Après avoir évoqué le système du bon-travail, Marx ajoute à propos du travailleur individuel : « le même quantum de travail qu’il a donné à la société sous une forme, il le reçoit en retour sous une autre forme », si bien que s’impose un principe de répartition similaire à celui qui domine  pour l’échange de marchandises équivalentes : la même quantité de travail, sous une forme, s’échange contre une autre quantité de travail, sous une autre forme. »

 

Toutefois, la propriété des moyens de production étant commune, seuls les biens de consommation individuels peuvent devenir propriété individuelle et chacun ne peut fournir que son propre travail. ( cela pour éviter la reconstitution de la propriété privée des moyens de production).

 

La répartition du travail destiné à la consommation individuelle, comme la répartition du travail et des moyens de production entre les différentes branches de la production, ces deux tâches interdépendantes, autrefois remplies par la loi de la valeur, résultent désormais du contrôle conscient et planifié des producteurs associés et non plus du jeu aveugle de la main invisible, fondé sur l’échange marchand des produits du travail.

L’ « économie du temps » s’effectue en connaissance de cause au niveau de la société globale, qui ressemble donc, sous ce rapport, à une immense entreprise.

 

Cette norme égalitaire de répartition postulée par Marx est cependant aussi qualifiée par celui-ci de « droit bourgeois ». Ce dernier règne encore, pour ce qui est de la répartition, dans la première phase de la société communiste où la production marchande et le salariat ont été abolis.

En effet, cette société « ne fait que sortir de la société capitaliste, après un long et douloureux enfantement. Le droit ne peut jamais être plus élevé que la structure économique de la société et le développement culturel qui en dépend. »

La thèse de Marx est ici que l’abondance n’est pas encore atteinte et que les membres de la société communiste demeurent marqués par l’héritage égalitaire – « forme idéale » de la production capitaliste qui se présentait comme une économie marchande fondée sur le principe d’équivalence.

L’égalité, selon la Déclaration des droits de l’homme de 1789, est une égalité abstraite qui considère que tous les hommes sont semblables et ont les mêmes besoins. Elle n’est pas un mot d’ordre de la société communiste, parce que celle-ci, étant donné l’abondance des richesses, a précisément pour but, non pas comme dans la société bourgeoise de donner à chacun ce à quoi il a droit, mais bien de satisfaire les besoins propres de chacun.

 

 

2. Le stade supérieur du développement social

 

C’est seulement à un stade supérieur du développement social que les limitations de la phase initiale pourront être dépassées.

Marx décrit ainsi ce stade supérieur de la société :

« Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail, et par suite, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail corporel ; quand le travail sera devenu non seulement le moyen de vivre, mais encore le premier besoin de la vie ; quand avec l’épanouissement universel des individus, les forces productives se seront accrues et que toutes les sources de la richesse coopérative jailliront avec abondance – alors seulement on pourra s’évader une bonne fois de l’étroit horizon du droit bourgeois, et la société pourra écrire sur ses bannières : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! ».

 

 

 

CHAPITRE II :

 

La novation essentielle du mode de production socialiste :

 

      1. L’apologue de Robinson

 

Marx, qui critique fréquemment les « robinsonnades » de l’économie politique, établit pourtant dans le passage du Capital sur le fétichisme de la marchandise un parallèle explicite entre le modèle économique de Robinson et celui de la société communiste future.

Pour lui, dans un système marchand ou a fortiori capitaliste, les rapports de production échappent à leurs porteurs et en viennent à les dominer : le mouvement des choses, (marchandises, monnaie, capital) contrôle les relations réciproques des hommes qui les ont produites. Dans la société communiste, au contraire, les hommes redeviendraient les maîtres de leur propre « mouvement social » – d’où le recours à l’analogie de la société-personne à travers l’apologue de Robinson.

« Robinson, dans son île ... doit exécuter des "travaux utiles de genre différent", fabriquer des meubles par exemple, se faire des outils, apprivoiser des animaux, pêcher, chasser, etc ...

Malgré la variété de ces fonctions productives, il sait qu'elles ne sont que les formes diverses sous lesquelles se manifeste le même Robinson ... La nécessité le force à partager son temps entre des occupations différentes ... (pour faire face à) l'ensemble de ces travaux, (il organise son temps selon) la plus ou moins grande difficulté qu'il a à vaincre pour obtenir l'effet utile qu'il a en vue ... En bon Anglais qu'il est en notant les actes quotidiens ... (il fait) l'inventaire des objets utiles qu'il possède, des différents modes de travail exigés par leur production et des temps de travail que coûtent ces diverses productions.

(En un mot) tous les rapports entre Robinson et les choses qui forment la richesse qu'il s'est créé lui-même sont simples et transparents. »

 

En d'autres termes, avant que ne s'instaure le système de la production marchande, tout ce qui constitue la production -en tant que rapport à la nature- est un processus complètement transparent et clair pour celui qui produit.

Son but est bien la satisfaction des besoins.

Pour atteindre ce but, il est obligé d'exécuter des travaux utiles de genre différent, « des travaux particuliers », y compris la fabrication d'outils.

Et Robinson sait deux choses, ou, si l'on veut, la conscience qu'il a de ce processus, est claire en ces deux points :

1.Toutes ces formes d'activité sont bien le travail humain d'un même Robinson : le travail est une manifestation de lui-même.

2.La richesse qu'il a créée lui-même n'est rien d'autre que :

- les objets utiles

- les outils

- les méthodes de travail.

 

Ainsi se trouve éclairci le processus de production, qui est d'abord rapport avec la nature.

 

La démarche de Robinson s’apparente à celui de la coordination de la division sociale du travail, explicité par Marx dans sa lettre à Kugelman de 1868.

Ce dernier, comme la collectivité communiste future, doit répartir son temps de travail entre différentes occupations compte tenu des divers besoins qu’il souhaite satisfaire : Il doit opérer des choix dans l’allocation de son temps. Il a consigné dans son « inventaire » les divers objets utiles qu’il possède, les divers modes de travail exigés par leur production, de même que le temps de travail nécessaire en moyenne pour les obtenir. A partir de cette comptabilité en temps de travail, il effectue un arbitrage dans son programme de travail, qui « dépend du niveau plus ou moins élevé des difficultés qu’il lui faut surmonter pour atteindre l’effet utile qu’il en a vue ».

Autrement dit, notre héros établit son plan de production en comparant les dépenses de travail nécessaires à la fabrication de ses biens de consommation et de ses moyens de production, et ses propres besoins.

Les rapports entre Robinson et les choses qu’il crée sont donc « simples et transparents ».

Bien que les « déterminations de la valeur » (le travail humain et sa mesure par le temps) s’y retrouvent, ce contenu n’a pas à prendre la forme aliénée de la valeur du produit, ni la coordination de la production à être médiatisée par l’échange des produits, comme c’est le cas dans une économie marchande. Chez Robinson, les divers travaux ne sont pas effectués indépendamment les uns des autres, leur coordination s’opère donc a priori grâce à un plan de production fondé sur un calcul en temps de travail.

Dans le communisme futur, les producteurs associés répartiront de même le travail (et les moyens de production) disponibles entre les diverses branches selon un plan concerté, par confrontation du temps de travail direct et indirect nécessaire pour obtenir les différents produits et les « effets utiles » attendus. Une comptabilité générale en temps de travail, sans le détour devenu inutile de la valeur d’échange, sera mise en place.

Marx insiste, -alors même qu’il s’agit d’une économie industrielle post-capitaliste développée et donc hautement complexe – sur la simplicité et la transparence du processus qui s’opposent à l’opacité inhérente au fétichisme marchand.

 

 

2) De l’organisation de la production à la division sociale du travail .

 

Mais, dira-t-on -c'est en cela que consiste la Robinsonade- vous avez supposé que Robinson pouvait exécuter seul tous les travaux particuliers nécessaires pour produire des objets utiles. Or, précisément la diversité des travaux particuliers exige une association -une formation sociale- organisant la division du travail, d'où naît la nécessité de l'échange entre les producteurs "privés", chacun exécutant une production particulière.

Ainsi se constituerait d'emblée, à partir de la division du travail, un "système social" organisant les échanges où la valeur du travail de chaque individu -de chaque producteur privé- ne peut se mesurer que dans la valeur de la marchandise.

 

Que répond MARX à cette objection ?

 

« Pour rencontrer le travail commun", c'est-à-dire "une forme d'association immédiate" qui ne soit pas un "système social des échanges", étranger aux producteurs particuliers, il n'est pas besoin de remonter à sa forme naturelle primitive. Nous en avons un exemple tout près de nous dans l'industrie patriarcale et rustique d'une famille de paysans qui produit pour ses propres besoins, bétail, blé, huile, lin, vêtements, etc ... : ces divers objets se présentent à la famille comme le produit de son travail (du travail en commun de tous les membres du groupe) et non comme des marchandises qu'ils échangent réciproquement.

Les différents travaux d'où dérivent ces produits -agriculture, élévage du bétail, tissage, fabrication de vêtements etc...- possèdent de prime abord la forme de fonctions sociales, parce qu'ils sont des fonctions de la famille qui a sa propre division du travail (sous forme de répartition des tâches) : ce sont les conditions naturelles -changements de saisons, différences d'âge et de sexe etc...- qui règlent dans la famille la distribution du travail et sa durée pour chacun.

La mesure de la dépense des forces individuelles apparaît ici directement comme caractère social des travaux eux-mêmes, parce que les forces de travail individuelles ne fonctionnent que comme organes de la force commune de la famille. »

 

Cette analyse d'une "forme d'association immédiate" -la famille rustique- dont l'activité échappe au système de la production marchande, donne lieu à troisconstatations :

1- Les produits du travail se présentent aux individus non comme des marchandises, produites par chacun d'eux, qu'ils échangent réciproquement mais comme les produits du travail en commun de tous les membres du groupe, nécessaires à la satisfaction des besoins sociaux. La production est (et apparaît aux individus) comme un processus social ayant pour but, non l'échange de marchandises entre eux, mais la satisfaction des besoins du groupe - des besoins sociaux.

2- Il existe bien une certaine "division du travail" entre les membres de la famille, mais les travaux particuliers, confiés à chacun, apparaissent dès l'abord comme une répartition des tâches à l'intérieur de la famille, comme des "fonctions de la famille".Dans la forme d'association qui constitue le groupe social -en l'occurrence la famille rustique - les rapports des individus entre eux dans la production ne sont pas (et n'apparaissent pas aux individus comme) un "système social" indépendant d'eux.

3-"Les forces de travail individuelles ne fonctionnent que comme organes de la force commune de la famille", de sorte que le travail individuel, c'est-à-dire l'emploi par l'individu de sa force et de son temps ont immédiatement pour lui un caractère social.

4-La valeur de l'activité ou du travail individuels n'est pas et n'apparaît pas aux individus, au terme du processus de travail, comme une "valeur" abstraite attachée aux produits en tant que marchandises : l'activité de l'individu -son travail- ont immédiatement pour lui un "caractère", un sens ou, si l'on veut, une valeur sociale.

 

La démarche de Marx a d'abord une portée économique : pour comprendre le système économique et social qui est le nôtre, il faut analyser la mutation historique décisive qui explique la genèse de ce système fondé sur la loi de la valeur.

Mais, pour une raison bien simple- dissimulée par le système lui-même, -parce que l'économie n'est rien d'autre que la production par les hommes de leur vie matérielle-, l'analyse de Marx a une tout autre portée : un phénomène économique, tel que l'apparition et le développement de la production marchande constitue -en même temps- une véritable mutation des rapports des hommes entre eux et avec la nature, qui ne manque pas de se traduire par des modifications très importantes de la conscience que les hommes prennent d'eux-mêmes et de leurs rapports.

 

 

3) La portée de l’analyse

 

C'est de ce point de vue qu'il nous faut maintenant développer la portée des analyses qui précèdent : En ces formes immédiates d'association antérieures à la production marchande, quels sont les rapports des hommes entre eux et avec la nature ? - Comment appréhendent-ils les produits de leur activité matérielle (de leur travail), leurs propres rapports entre eux tels qu'ils s'instituent au cours de cette production de leur vie matérielle, et enfin quelle perception ont-ils de leur activité (de leur travail) et quelle conscience peuvent-ils prendre d'eux-mêmes (de leur individualité) ?

 

Cette analyse ne peut se faire que par comparaison et par différence avec notre propre appréhension des produits de notre activité économique, et des rapports qui constituent notre système social, avec la perception que nous avons de notre activité de travail, avec la compréhension que nous avons de notre vie individuelle et la conscience que nous prenons de notre individualité.

 

On peut traduire les différences qui séparent notre « système social » de ces formes primitives d'association par un certain nombre de négations, qui sont autant d'étapes de l'analyse :

-Les produits du travail n'existaient pas comme valeurs, ni la production des richesses comme système économique

-Le partage des tâches dans ces formations sociales n'existait pas comme système de division du travail et les rapports des hommes entre eux ne constituaient pas un "système social".

-L'activité des individus n'était pas distincte de leur activité sociale et le travail particulier de chacun n'était pas perçu comme le moyen général -pour tout individu- de gagner sa vie, de satisfaire ses propres besoins. Et la consommation n'était pas perçue comme moteur de la production.

-Les conditions de travail (outils, lieux, méthodes et organisation de la production) n'étaient pas perçues comme moyens de la production, ni les conditions de vie comme moyens d'existence, mais les unes et les autres comme résultat de l'activité sociale productive.

-Le temps de travail n'était pas perçu comme une nécessité sociale imposant sa contrainte envahissante à l'emploi du temps individuel ; mais celui-ci se confondait avec les rythmes de la vie collective.

-Les hommes n'avaient d'autre conscience de leur individualité que leur appartenance au groupe, manifestée par des symboles, et, à l'intérieur du groupe, leur accession à certaines fonctions ou dignités, toujours confirmée par des mythes et des rites.

 

Les deux analyses de MARX : sa "robinsonade" et sa "famille rustique" n'ont pour but que de mettre en lumière ces différences.

Reprenons ces analyses pour en souligner la portée :

 

 

4) Les leçons de laRobinsonnade

 

Imaginons donc que, comme Robinson, parce que nous sommes seuls sur une île, nous devions exécuter tous les "travaux utiles de genre différent" nécessaires pour assurer notre vie matérielle.

 

.Premièrement, tous ces travaux, même la fabrication de nos outils, n'ont qu'un seul but : produire tous les objets et toutes les conditions nécessaires à notre existence : nourriture, vêtement, habitat mais aussi animal de compagnie, etc ...

Pour Nous-Robinson, il y a un lien direct, immédiat, entre notre activité (son but) et son résultat.

C'est l'inverse que nous vivons dans notre système économique et social : Les objets produits, qui, au terme d'un processus économique dont nous ne sommes qu'un chaînon, sont lerésultat de notre activité ne sont pas lebut de notre activité : ils font partie d'une "richesse sociale", à laquelle, dans le meilleur des cas, nous pouvons avoir conscience de concourir. Mais, le but de notre activité, loin d'apparaître comme la production d'objets utiles, est la satisfaction de nos besoins propres par l'intermédiaire d'un travail, dont le salaire est la rémunération.

Notre activité n'est pas la production de nos conditions de vie : c'est un travail -qui, quelle qu'en soit la nature-, constitue notre moyen de vivre. L'activité productive, réduite à la forme abstraite d'un travail, qui constitue l'essentiel de notre vie, n'est paradoxalement que ce moyen de vivre.

 

. Deuxièmement, ce qui est "évident" pour Nous-Robinson, ce n'est pas seulement le but de notre activité, c'est tout le processus de cette activité. Tous les travaux particuliers de genre différent que Robinson effectue -y compris l'activité intellectuelle nécessaire à l'ordonnancement des travaux et la fabrication des outils- ne sont pas seulement des moyens -des moyens de production- au service d'un but qui serait la finalité, en quelque sorte idéale, de ce processus matériel : la satisfaction des besoins.

Car, il faut remarquer que les besoins (à moins qu'on ne les réduise au minimum de survie) sont eux-mêmes produits par tous ces travaux particuliers qui constituent l'activité de Robinson ; il ne fabriquera pas seulement une hutte mais la décorera et la meublera, non seulement une fourrure mais une parure, élèvera des animaux pour sa nourriture mais aussi pour sa compagnie. Ce que Robinson produit ce ne sont pas seulement des objets nécessaires à sa subsistance, ce sont ses conditions d'existence.

La production est un processus, qui, loin de s'achever avec la satisfaction de certains besoins, s'étend et s'élargit sans cesse, suscitant elle-même de nouveaux besoins.

Sans doute, dans notre système, ce même processus de reproduction élargie, est en oeuvre, mais la différence est essentielle : cet élargissement semble obéir à une loi interne au système, indépendante des producteurs.

Et les nouveaux besoins -loin d'apparaître aux individus comme le résultat de leur activité-, s'imposent à eux, dans la sphère de la consommation, comme de nouvelles exigences auxquelles ils ne peuvent satisfaire que par de nouveaux "moyens" de vivre. D'où il apparaît clairement que la production de leur vie matérielle, loin d'être la production de leurs conditions d'existence, est réduite à la production des moyens d'exister.

 

. Troisièmement, Nous-Robinson, étant donné la diversité des travaux à exécuter, nous devons nous organiser : noter les temps de travail nécessaires à chaque tâche pour bâtir notre "emploi du temps".

L'emploi du temps n'est pas extérieur à l'activité : tenant compte de la nature particulière des travaux, des quantités à produire, du résultat à atteindre, il n'est que l'organisation de cette activité, la façon même d'en maîtriser le cours, de contrôler le processus mis en oeuvre par nous, en un mot de prendre en mains toute notre vie, à Nous-Robinson !

Car rien n'échappe à cet emploi du temps, pas même les temps de repos et de loisir nécessaires, qui doivent être intégrés, sous peine que le processus, interrompu par la fatigue, ne soit plus maîtrisé.

L'activité elle-même et la maîtrise de cette activité, dont l'emploi du temps n'est que l'expression, sont une seule et même chose.

Parce que l'emploi du temps est sans doute la marque la plus probante de la maîtrise par l'homme de son activité et de sa vie, c'est là qu'apparaît de la façon la plus évidente ce qui nous sépare de Robinson : notre activité est scindée en temps de travail et temps de loisir ; notre vie est partagée entre vie professionnelle et vie privée. Cette dichotomie s'étend jusqu'à notre individualité où se distinguent, voire s'opposent notre personnage social et notre personne privée.

Entre l'un et l'autre, entre nos deux vies, entre les deux faces de notre individualité, on ne peut pas dire qu'il y ait bon ménage. Là où la première part nous ancre dans le réel du monde et de la vie sociale, ne nous éloigne-t-elle pas du plus profond et du plus vrai de nous-mêmes ? Là où la seconde part nous ouvre la liberté du loisir, l'intimité des rapports familiers et nous livre la vérité de nous-mêmes, cette liberté n'est-elle pas privée de réalité, cette intimité de tous rapports vrais et cette vérité de toute preuve ?

Tout se passe comme si chacune des deux parts -de notre temps, de notre vie, de nous-mêmes, se dévalorisait mutuellement.

Avec la dichotomie qui s'exprime dans la scission du temps, se révèle à nous la racine de notre mal : c'est par le travail que le temps de vivre nous échappe.

Le travail cesse de s'identifier avec la production même de notre vie pour devenir cette chose abstraite, étrangère qui s'impose à nous de l'extérieur comme une contrainte, et qui, par sa généralité et son universalité, prend la forme d'une condition humaine, d'une fatalité propre au genre humain ?

 

. Quatrièmement, enfin, c'est bien l'ultime leçon de notre robinsonnade : Tous ces "travaux pratiques" qui constituent l'existence quotidienne de Robinson ne lui apparaissent pas comme une nécessité qui lui est imposée par le fait -purement contingent- qu'il a été "jeté" sur cette île, (sur cette terre) : Loin d'être des moyens pour accéder à une autre vie (intellectuelle, culturelle, spirituelle) tous ces (ses) actes forment un tout dont le sens est la production même de sa vie : "Malgré la variété de ses fonctions productives, il sait qu'elles ne sont que les formes diverses par lesquelles s'affirme (se manifeste) le même Robinson. "

L'activité productive, considérée en elle-même, dans son exécution, dans sa pratique même, apparaît à Robinson comme la manifestation de soi, de sespossibilités, de ses capacités, de toutes ses potentialités, la capacité de produire, soi-même, sa vie.

Nous-Robinson, au travers de la diversité de nos activités productives, sommes tout à fait conscients de produire nous-même notre vie, non seulement notre subsistance mais toutes conditions de la vie que nous voulons les plus agréables possibles, -même sur cette île- !

 

Nous mesurons l'enjeu "proprement humain" de l'analyse "économique" de Marx : Si nous avons quelque chance de découvrir le secret de l'homme tel qu'il est : des hommes tels qu'ils sont devenus, c'est en analysant la mutation par laquelle la production par les hommes de leur vie matérielle est devenue ce travail humain abstrait qui s'impose à tout le genre humain comme une nécessité d'origine : une véritable inversion par laquelle le sens même de l'existence humaine devient la condition "inhumaine" (dépourvue de sens humain) de cette existence.

 

*

* *

 

 

C’est ce noyau anthropologique de la réflexion de Marx qui a été « oublié » pendant plus d’un siècle dans l’interprétation du marxisme par les partis ouvriers. C’est sans doute dans les luttes de classes qu’il faut chercher les profondes raisons de cet oubli, dans la mesure où, comme le montre l’analyse de Marx, la base de toutes les aliénations est constituée par les conditions matérielles d’existence.

Le marxisme n’échappe pas au processus idéologique par lequel celui qui réfléchit se voit condamné à la spéculation dans la mesure où il ignore le moteur de sa réflexion.

L’idéologie marxiste a revêtu la forme spéculative du dualisme par lequel le mouvement qui constitue le procès des choses se trouve scindé par la réflexion qui établit une distinction « réelle » entre ses moments.

La distinction du socialisme et du communisme développée dans toute l’interprétation du marxisme, qui a donné lieu à la déviation du stalinisme, est le principal obstacle idéologique à la compréhension du communisme.

 

 

 

 

CHAPITRE III :

 

Socialisme et communisme :

 

 

 

Dans la présentation traditionnelle du marxisme, on appelait socialisme la forme de société fondée sur la propriété dite sociale des grands moyens de production et d’échange - ce qui présupposait la conquête révolutionnaire du pouvoir d’Etat par la classe ouvrière et ses alliés. Encore marquée par le capitalisme, cette forme de société n’avait d’autre fonction que transitionnelle, en d’autres termes c’était la phase inférieure du communisme, ordre social futur complètement émancipé de l’héritage des sociétés de classes. Cette distinction ne faisait apparemment que traduire les ultimes explications à ce sujet de Marx dans sa Critique du programme de Gotha en 1875.

 

Qu’en est-il de la position de Marx ?

 

1) La thèse de Marx

 

La « première phase de la société communiste », écrit Marx, « porte encore les stigmates » de la société dont elle « vient de sortir », et notamment ce « droit inégal » d’essence bourgeoise qui accorde « à chacun selon son travail » ;

Et il poursuit : « dans une phase supérieure de la société communiste » au contraire, où « toutes les ressources de la richesse collective jailliront avec abondance », « l’horizon borné » d’un tel droit pourra être dépassé au profit de ce tout autre principe : « à chacun selon ses besoins ».

 

Plus généralement, la “phase inférieure” est celle où la nouvelle forme sociale n’a pas encore pu transformer en profondeur toutes les conditions économiques et politiques, intellectuelles et morales de l’ancien monde, et s’en trouve contradictoirement affectée ; en sa « phase supérieure », la société communiste a créé « les bases qui lui sont propres » et se développe à partir d’elles de manière entièrement inédite : c’est la « fin de la préhistoire » humaine.

 

Ainsi le socialisme n’est, semble-t-il, rien d’autre que le communisme, c’est le communisme même mais à un stade initial de formation et par conséquent grevé de limitations provisoires.

En conséquence, il n’y aurait littéralement aucun sens à se prononcer pour le socialisme mais non pour le communisme. Telle est bien la conclusion pratique à partir de laquelle Lénine mena bataille afin de changer l’appellation du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en celle de Parti communiste. Et c’est pourquoi aussi les partis communistes se nomment ainsi.

C’est bien Marx qui, dans sa Critique du programme de Gotha, a introduit la distinction d’emblée classique entre phases inférieure et supérieure de la Société sans classes. Seulement il n’y appelle pas du tout la première socialisme, mais phase inférieure « de la société communiste ».

Autrement dit, pour Marx, il ne peut être un instant question de penser cette première phase (sous une appellation autre que celle de communisme) comme inférieure par le niveau des exigences et des tâches qu’il faut mettre en œuvre dès le renversement du capitalisme : il faut par exemple mettre aussitôt à l’ordre du jour la nécessité de briser la machine étatique bourgeoise et d’engager le dépérissement de l’Etat en tant qu’instrument d’oppression de classe.

Marx n’a quant à lui jamais envisagé qu’on puisse aller vers la société sans classes en se contentant d’engager en une première phase, “socialiste”, la seule transformation du mode de propriété des moyens de production et d’échange, comme si l’engagement des autres transformations pouvait être différé.

 

Ainsi le discours du « socialisme scientifique » devenu rituel dans le mouvement communiste du XX° siècle, où le terme de socialisme se substitue à celui de communisme pour en désigner une supposée première phase voire pour le supplanter tout à fait en le renvoyant à “l’idéal”, est-il ouvertement étranger à Marx.

 

 

2) Une déviation idéologique : la thèse du “socialisme scientifique”, abolition de l’exploitation par l’appropriation des grands moyens de production :

 

La réduction de l’idée communiste à sa version socialiste où la tâche peut se résumer, pour essentiel que cela soit, à en finir avec l’exploitation des travailleurs, se focalise sur la production des biens matériels, ses moyens et leur forme de propriété, ses acteurs et par conséquent la classe ouvrière : ce sont là les termes-clefs de plus d’un siècle d’histoire révolutionnaire.

A l’encontre de la thèse de Marx, dans la formation des partis ouvriers, c’est «socialisme » qui l’a néanmoins emporté.

« Socialisme » devient l’universelle référence identitaire des partis ouvriers, depuis les thèses de Lassalle recueillies par le kautskysme, jusqu’au guesdisme en France. On nomme socialisme « la phase inférieure de la société communiste» ainsi réduite aux proportions social-démocrates, en renvoyant aux brumes de l’horizon le communisme subrepticement métamorphosé en “phase supérieure” du socialisme, avec l’apparence pourtant de citer là Marx lui-même : Le socialisme “réel” d’abord, rien d’autre ; le communisme “idéal” plus tard, peut-être !

Telle est l’idéologie de la déviation stalinienne : Avec Staline, ce socialisme dit scientifique et en vérité falsifié, va présider à l’édification de la société soviétique.

 

3) Une déviation réelle : le stalinisme

 

Cette réduction du communisme à sa version socialiste ne s’est pas opérée dans le seul registre des idées, mais aussi dans l’édification concrète du socialisme à l’époque stalinienne, y cautionnant des choix stratégiques aux pires conséquences.

Pour Staline la révolution a été donnée pour achevée à partir du moment où, au milieu des années trente, se trouve mise en place à la campagne comme à la ville la prétendue propriété sociale des moyens de productions et d’échange, de sorte que, dès 1939, au 18ème Congrès du Parti, sont officiellement ajournées sine die les autres transformations (telles que le dépérissement de l’Etat), sous prétexte de l’encerclement capitaliste de l’Union soviétique.

On touche ici du doigt le sens tragiquement concret qu’il y a à réduire la conception du socialisme à la seule propriété sociale des moyens de production.

Et pis encore : les choses se convertissent en leur contraire :

Là où Marx visait en parlant d’appropriation par les producteurs associés de leurs moyens de production et de leurs puissances sociales, la maîtrise effective par la société elle-même de toutes les conditions objectives de son activité, dans le socialisme prétendu “réel” du stalinisme, cette thèse est devenue le dessaisissement des producteurs par un Etat-parti, sa bureaucratie, ses couches profiteuses.

Coupé du communisme, ce socialisme-là était voué à dériver vers toutes les conséquences que l’on sait.

 

Cette critique de la déviation idéologique et cette dénonciation du socialisme stalinien nous permet d’aborder la compréhension du communisme comme Marx l’a compris : comme la fin de la préhistoire de l’humanité qui ouvre les chemins d’un développement intégral de tous les individus.

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

Le communisme

 

 

Il faut commencer par développer la vision de Marx pour tenter de montrer pourquoi cette vision n’est pas une utopie, mais repose sur une prévision.

 

1) La « vision » de Marx

 

Empruntons à Lucien Sève l’évocation des mutations opérées par le passage « révolutionnaire » à un mode de production « communiste » qui est une transformation radicale :

 

« C’est tout ensemble :

  1. le déploiement universel des forces productives, c’est à dire de tous les moyens techniques, scientifiques et humains qui permettent de produire davantage de richesses.

  2. l’appropriation réelle par les producteurs associés de leurs puissances sociales objectives - moyens de production, mais aussi savoirs de gestion, pouvoirs de contrôle -,

  3. le dépassement des régulations par l’argent-capital et des rapports marchands eux-mêmes,

  4. le passage émancipateur du travail à un au-delà du salariat capitaliste,

  5. la libre satisfaction des besoins matériels et culturels,

  6. le développement intégral de tous les individus,

  7. le dépérissement de l’Etat de classe,

  8. l’effacement de l’hostilité entre les nations, en même temps que l’universalisation des échanges et de l’humanité même,

9 en conséquence le point final mis à l’exploitation de l’homme par l’homme, l’élimination des inégalités et oppressions de classe, de sexe, de “race” et autres,

 

En un mot le communisme est compris par Marx comme le passage de la contingence à la liberté réelle, comme la fin de la préhistoire humaine.

 

Et Lucien Sève écrit :

Impossible de considérer une telle explicitation sans être saisi par l’audace visionnaire de l’idée communiste de Marx, assailli tout aussitôt par le doute quant à sa crédibilité historique.

 

Pourquoi ne s’agit-il pas d’une utopie ?

 

Pour répondre à cette question, il faut mesurer les conséquences humaines du système capitaliste, pour découvrir que chacune des mutations qui définit le passage au communisme répond à une exigence profonde qui, à un moment historique de l’évolution de l’humanité, naît au coeur des hommes, lorsqu’ils prennent conscience, majoritairement, que le monde qu’ils habitent, la vie qu’ils vivent, leur individualité elle-même (leur personnalité) et sans doute, au travers des générations, le parcours de l’humanité, doivent et peuvent être radicalement changés.

Ce moment historique est celui où la crise du système capitalisme leur révèle l’extraordinaire contradiction entre les immenses possibilités qui s’offrent au développement des êtres humains ( à chacun d’eux individuellement en même temps qu’à la collectivité) et l’insupportable aliénation de leur vie, qu’ils éprouvent comme la perte du sens de leur existence humaine.

 

2) Conséquences humaines du système capitaliste : l’aliénation.

 

L’aliénation, c’est l’ensemble des processus par lesquels les puissances sociales des hommes - leurs capacités collectives de produire, échanger, organiser, connaître- se détachent d’eux pour devenir des forces étrangères, voire monstrueusement autonomes qui les subjuguent et les écrasent - tels par exemple le capital et les lois du marché, l’Etat et les logiques de pouvoir, l’arène internationale et la “fatalité de la guerre”, les idées dominantes et l’évidence illusoire de vivre « bien » malgré tout..

 

Mais pourquoi donc ces puissances s’aliènent-elles ? Cela tient non à quelque fatalité naturelle mais à une évolution historique.

 

Les activités spécifiquement humaines, dès les débuts de l’histoire de l’espèce humaine, reposent sur un cycle sans cesse recommencé et élargi par lequel les hommes ( à la différence des autres vivants qui sont adaptés à leur milieu) développent un monde de plus en plus riche (en possibilités) par des productions de complexité cumulative - des premiers outils et signes du langage aux technologies et théorisations d’aujourd’hui -. C’est ce monde, transmis de générations en générations comme un patrimoine, que les individus doivent s’approprier subjectivement pour se développer eux-mêmes.

Aujourd’hui comme hier l’individu ne peut devenir un homme que dans un processus de socialisation.

Ce qu’il faut analyser, c’est donc le processus historique qui interdit aux individus de se développer en s’appropriant le patrimoine social.

 

 

1) Le processus historique de l’aliénation de l’individualité

 

Le processus historique de l’aliénation comporte un autre aspect :

 

Si l’on considère ce processus non du côté des réalités objectives, mais du côté des individus, de ceux qui produisent, à quel phénomène assistons nous ? :

 « Dès l’instant où le travail commence à être réparti , la division du travail rend chacune des occupations autonomes : chacun tient son métier pour le vrai , chacun a une sphère d’activité exclusive et déterminée qui lui est imposée et dont il ne peut sortir ; il est pêcheur, chasseur, berger . . . et il doit le demeurer, s’il ne veut pas perdre ses moyens d’existence …»

Aujourd’hui, non plus chasseur ou berger, mais professeur, manager, employé, ouvrier…et pour chacun sa vie durant !

La division du travail qui, comme dit Engels, « divise aussi l’homme » (Anti-Dühring, Editions sociales 1971,p.329), parcellise du même coup sa capacité de réappropriation 

Cette répartition de l’activité sociale matérielle est consolidée, figée dès le moment où la division du travail devient division de la société en classes.

La personnalité des individus est conditionnée, figée par des rapports de classe tout à fait déterminés.

 

Prenons un instant la mesure de cette aliénation des individus dans la phase historique du capitalisme:

Dès les Manuscrits de 1844, Marx met l’aliénation du travailleur au centre de l’analyse, qu’on peut résumer en trois thèmes qui sont des « moments » du processus de l’aliénation, tel qu’il est réalisé dans le système capitaliste :  :

  1. Loin d’être maître et possesseur de l’objet qu’il produit, le travailleur en est d’emblée déssaisi : Son travail produit des richesses, qui ne sont pas les siennes mais constituent un monde qui lui est étranger.

  2. Ce n’est pas seulement son produit, mais son travail qui lui devient étranger : loin d’être la manifestation de lui-même, de ses capacités, le travail n’est qu’un moyen de satisfaire ses besoins essentiels ; bien plus, son travail est devenu une marchandise.

3. Enfin, l’aliénation du travail rend l’homme étranger à lui-même. En effet,

dans la mesure où le travail est l’activité essentielle de l’homme, par quoi il s’est distingué de l’animal, et, à travers laquelle il peut se manifester lui-même - réaliser son essence humaine -, l’aliénation du travail, devenu marchandise et moyen de vivre, dépouille l’activité et l’existence humaines de tout sens .

 

Le travail, en tant qu’activité de production mise en œuvre par un être humain singulier, est au centre de l’aliénation, parce que c’est bien l’activité et la vie des hommes réels, qui sont en cause.

 

L’aliénation est un processus historique par lequel les forces sociales de production et les rapports sociaux des hommes se détachent d’eux pour prendre la forme de puissances étrangères qui les dominent ; mais c’est à travers la division du travail et les rapports de classe que l’activité des êtres humains singuliers,(et non seulement le travail qui est l’activité primordiale pour vivre), - cesse de leur appartenir, et que leur vie tout entière et leur individualité se trouvent «reifiées », transformées en « choses », en même temps que la puissance collective et les rapports sociaux de production deviennent indépendants des individus.

L’aliénation est la forme historique, transitoire, que prend la production par les hommes de leur vie matérielle, leurs conditions de leur vie et leurs rapports entre eux.

 

Essayons de dessiner l’image des hommes victimes de l’aliénation :

Coupés de leurs moyens de production qui sont les usines des autres, séparés des produits de leur travail qui sont des marchandises, étrangers à leur travail lui-même, qui n’est qu’un moyen de vivre, esclaves du quotidien où l’emploi de leur temps, fixé sans eux, dichotomise leur vie, vivant dans un monde où tous les modes d’organisation de la vie sociale : de l’entreprise à l’habitat, des administrations à l’Etat, s’imposent à eux comme des entités anonymes , des puissances opaques, voire hostiles. Ils ne choisissent ni l’école et le niveau de leur instruction, ni leur formation ni leur profession ou leur carrière, ni leurs objectifs à court terme , qui dépendent de leurs moyens, ni leurs projets qui ne peuvent sortir des rails où le train de leur vie est engagé. Là où leur individualité est structurée par leur appartenance sociale, ils n’ont pas même le choix du langage qu’ils parlent, ni des codes sociaux qui les rattachent à cette famille, ce syndicat, ce parti, cette classe et cette société ni des idéaux et des valeurs auxquelles ils souscrivent.

 

Au stade présent de l’histoire, les capacités humaines objectivées en forces gigantesques commencent à entrer en une ère où elles ne sont absolument plus maîtrisables par les individus. Aussi vivons-nous aujourd’hui le paroxysme de l’aliénation.

Le capitalisme, synonyme d’accumulation sans fin, aux deux sens du mot(sans finalité et sans terme), fait de la frénésie d’enrichissement privé, payé d’un immense sacrifice d’individus, le plus absurde des “buts en soi” :

 

Voilà, écrit Sève, en dernière analyse, et pour définitif que soit apparemment le triomphe du système, la raison anthropologique profonde qui interdit toute pérennité historique au mode d’organisation sociale capitaliste, voire à l’humanité elle-même si elle devait ne pas parvenir à s’en délivrer.

 

 

2) L’aliénation, une perte de sens :

 

Dans ces conditions que nous venons de décrire, comment les individus, dans leur existence quotidienne, peuvent-ils donner sens à leur vie, alors que s’impose à eux l’idée majeure que rien ne permet de changer les choses ?

Pourquoi ? c’est-à-dire pour quoi travailler, aller à l’école, voter etc.

Chacun des « pour quoi  » désigne l’objet (l’objectif) d’une activité qui a perdu sa finalité : l’éducation, le travail, la politique etc ;

Mais la multiplicité des questions, parce qu’elles ne surgissent jamais chez un même individu toutes ensemble, masque le fait essentiel : Ce sont toutes les activités par lesquelles les hommes manifestent leur capacités et dont les résultats sont propres à les motiver (pour élargir le champ de leur vie), qui sont métamorphosées en puissances étrangères, en forces occultes qui les dominent comme une fatalité naturelle et dont les produits ou les effets leur échappent.

Le gigantesque accroissement des puissances humaines tend à se métamorphoser en une aveugle et trop souvent écrasante “force naturelle” et les individus se voient condamnés à errer dans l’absurde entre chimère et impuissance.

Nous vivons la plus historique des crises de sens, signe manifeste que d’une façon ou d’une autre notre préhistoire sociale ne pourra plus durer très longtemps.

 

Citons encore une fois L.Sève :

« L’accusation qu’il faut prononcer contre ce vieillard vert au-dehors, mort au dedans qu’est encore le capitalisme, c’est sa totale incapacité à nous dire pour quoi nous devrions souffrir les mille morts qu’il nous inflige. L’humanité est en voie de se détruire matériellement et moralement pour rien - pour une frénétique accumulation de richesse abstraite dénuée de tout sens anthropologique ( ce qu’illustre jusqu’à l’insoutenable la si terrible dé-moralisation de la couche dirigeante). »

 

 
3) La perspective du communisme

 

Si le développement du capitalisme a porté à son comble cette incroyable dilapidation des vies humaines pour l’accroissement du profit, l’idée du communisme, prenant le contre pied de cette tendance historique, se présente comme celle d’une forme sociale « où le développement original et libre des individus n’est pas une phrase creuse » (l’Idéologie Allemande, p.445) : c’est le passage historique à l’“individu intégral” selon l’expression du Capital, c’est-à-dire l’être humain développé en tous sens et recomposé parce qu’émancipé de toutes les aliénantes divisions sociales.

Si le communisme a un sens, il doit être à la fois une mutation des rapports sociaux, qui passe par la révolution des rapports de production, une nouvelle étape de l’histoire des hommes et l’avènement d’un autre homme.

On peut définir le communisme comme le processus et le résultat du dépassement de toutes les grandes aliénations historiques à travers lesquelles s’est contradictoirement développé jusqu’ici le genre humain.

 

4) La situation actuelle

 

La situation actuelle n’est pas gaie :

C’est d’abord le vide vertigineux laissé par l’effondrement du camp socialiste et du mouvement communiste, vide où se sont engouffrés des affairismes de malfrats, des nationalistes sanguinaires, des charlatanismes politiques de tout bord - et la propension à une hégémonie universelle de plus en plus impudente qui anime la classe dirigeante des Etats-Unis.

Brusquement délivré du contrepoids du « camp socialiste », le capital s’est déchaîné en orgie financière jamais vue, ravageant toute la planète et mettant à sac un siècle d’acquis sociaux jusqu’à nous ramener à des extrémités oubliées de dénuement et d’esclavage, mais par les moyens sophistiqués des dominations d’aujourd’hui.

L’aliénation triomphe : les puissants décident sans rien diriger, et les catastrophes s’abattent sur des individus et des peuples écrasés et mystifiés.

Voilà longtemps que le cours des choses humaines n’avait autant ressemblé à un processus sauvage d’histoire naturelle.

 

Reste une ultime questionqu’on ne peut éluder : la fin de l’Union soviétique, cet avortement d’un siècle et demi d’histoire révolutionnaire, n’interdit-elle pas à tout jamais de se situer dans la continuité d’une telle histoire ? Un événement de cette taille peut-il être tenu pour autre chose qu’une “fin de partie” ?

Il y a un siècle et demi a pris naissance une grande cause : celle de la révolution socialiste que devait accomplir le prolétariat dirigé par un parti d’avant-garde conquérant en son nom le pouvoir d’Etat pour socialiser les moyens de production.

Aujourd’hui cette fenêtre historique-là, celle qu’avait identifié le « Manifeste du Parti communiste » de Marx, la fenêtre dite de la « révolution prolétarienne », mise en œuvre par la classe ouvrière et dirigée par « son parti d’avant-garde » s’est irrémédiablement close.

Si la cause ainsi définie a échoué, les contradictions du système subsistent et s’aggravent. L’exigence d’une révolution, capable de changer les conditions de la vie humaine et le cours de l’histoire, n’a jamais été aussi flagrante.

 

La cause demeure : il s’agit d’une nouvelle phase historique, dont nous vivons la transition.

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* *

 

 

Conclusion :

Une nouvelle fenêtre historique : le communisme à l’ordre du jour

 

La perspective communiste de Marx que nous avons commencé par définir n’est-elle pas trop ambitieuse pour être réaliste : Peut-on concevoir des forces productives universelles, des individus intégralement développés, une satisfaction des besoins sans limite, une société sans Etat, une humanité sans conflits …? Idée trop belle pour devenir jamais vraie !

Or, sous l’angle du réalisme, tout n’est-il pas en train de s’inverser ?

 

C’est une question de fait : Comment le mouvement du capital prépare-t-il lui-même sa propre négation ?

 

Sans perdre de vue l’exploitation du travail ouvrier qui est elle-même une grande aliénation historique puisqu’elle repose, Marx le souligne sans cesse, sur la séparation des producteurs directs d’avec leurs moyens de production, il faut constater qu’une nouvelle fenêtre historique est ouverte par le développement des contradictions du capitalisme, qui oblige à penser le dépassement du capitalisme en termes de désaliénation.

 

 

1) La fin du salariat, annonciateur du changement

 

S’il est vrai, comme nous avons essayé de le montrer à la suite de Marx, que l’aliénation du travail est au centre de l’aliénation de nos vies, c’est à travers l’analyse de l’évolution du travail qu’on a toute chance de voir naître de nouveaux rapports sociaux où s’annonce la désaliénation de la vie et de l’individualité humaines.

 

Nous suivrons l’analyse d’ Yves Clot développée dans son livre « Le Travail à l’épreuve du salariat ».

Le travail tend à être aujourd’hui à la fois moins au centre, « parce que la vie personnelle en fait la partie d’un tout qui le déborde largement », et plus au centre, parce qu’il est comme jamais ce qui doit offrir à chacun « le pouvoir de faire quelque chose de sa vie, d’être sujet de son histoire ».

Marx avait vu loin lorsqu’il annonçait qu’avec la place croissante de la science dans l’appareil productif «  le temps de travail immédiat » ne pouvait plus rester «  dans son opposition abstraite au temps libre » (Grundrisse, tome 2,p.199-200) .

Tout se passe comme si l’évolution du capitalisme sapait la base de son développement, mettant en cause le travail salarié : 

Par le chômage chronique de masse, la précarisation sans rivage, la mise des droits sociaux et tant d’innovations destructrices, on peut dire, selon l’expression d’Yves Clot, que le capitalisme « achève » le salariat ; mais il faut ajouter qu’il l’achève « par le bas »..

Il est significatif que le capitalisme aujourd’hui ait remplacé le nom de l’allocation destinée aux chômeurs : le « R.M.I. » - revenu minimal d’insertion – qui suppose la possibilité de réinsérer tout individu dans le monde du travail (le monde des salariés) par un nouveau vocable : le « R.M.A. » - revenu minimum d’activité- ; Cela révèle que le capitalisme lui-même est conduit à reconnaître qu’il n’est plus en mesure de développer le travail salarié qui est la base même de son développement.

Il n’y a pas de signe plus manifeste de la crise du capitalisme que Marx a analysée : Comme nous l’avons montré à propos de la baisse tendancielle du taux de profit, l’augmentation des investissements en moyens de production (le capital constant) destinée à augmenter la productivité du travail pour accroître la masse du profit ( en produisant toujours plus) réduit immanquablement la part de la main d’œuvre dans la production ; et le capitalisme délocalise pour diminuer encore le coût de la main d’œuvre qu’on ne saurait éliminer du procès de la production.

Dès lors le chômage n’est plus seulement une armée de réserve de travailleurs pour faire pression sur les salaires ; c’est l’exclusion pure et simple du travail et donc du procès de production – et ainsi du système social lui-même ! – d’une partie : un quantum irréductible, de la population.

C’est ce qu’on appelle pudiquement le chômage structurel ; mais c’est la structure du capitalisme qui est en cause !

 

Mais, ce qui est un signe flagrant de la faillite du système, est en même temps l’annonce du dépassement du salariat capitaliste ; nous pouvons reprendre ce que nous affirmions pour montrer la nécessité de l’abolition du salariat : Aujourd’hui les richesses produites par les progrès de productivité (liés au progrès technique des révolutions industrielles), si elles n’étaient accaparées et métamorphosées en capital financier, permettraient de réduire le temps de travail bien au-dessous des 35 heures par semaine.

Là où le mouvement contradictoire du capitalisme conduit à la négation – « l’achèvement » - du travail salarié qui est la base de son développement, on voit naître de cette négation, au cœur même du système, un sens nouveau de l’activité et de la vie personnelle des individus, dont le travail serait une partie, un moment, qui conduirait vers le haut, jusqu’à l’épanouissement de soi.

 

Il faut poser concrètement ces deux questions :

 

1- Dès lors que le travail (salarié) cesse d’être, aux yeux même des individus, le centre, ou mieux : le pôle de leur existence personnelle, quel est le contenu nouveau de leur activité, le pôle qui attire leurs forces personnelles, mobilise leurs efforts, leur apporte les gratifications ( non plus le salaire !) qu’ils attendent de la vie ?

Pour répondre à cette question, il faut analyser le rapport du travail au temps libre, dont la primauté s’inverse : le contenu du temps libre est-il déjà porteur de ce sens humain que nous attendons du dépassement du travail ?

 

2- Dès le moment où «les rapports de production », qui déterminent la division en classes et le clivage entre les couches sociales, cessent, par le déclin même du travail salarié, d’être la base des rapports entre les individus ( jusqu’à présent largement conditionnés par leur appartenance sociale), quels sont les nouveaux rapports qui se nouent entre les individus ? Sur quelle base reposent-ils et, surtout quel est leur contenu humain ?

Pour répondre à cette question, il faut analyser les formes nouvelles de la vie collective, là encore avec le primordial souci d’apprécier leur contenu humain.

 

Ces deux questions nous conduisent à une interrogation beaucoup plus fondamentale :

S’il est vrai que toute formation sociale – sa structure et son développement- reposent, en dernier ressort, sur des rapports entre les hommes, ne doit-on pas, en même temps que s’instaurent de nouveaux rapports entre les individus - autres que ceux qu’ils contractent dans la production matérielle de leur vie, mettre à jour une nouvelle base de la société et un nouveau moteur de son développement ?

 

 

2) Les autres signes de la mutation :

 

L’on assiste à un véritable changement d’échelle et une sorte d’accélération des évolutions, sinon de l’histoire.

 

Toutes les questions classiques ou inédites sont à l’ordre du jour :

Ainsi d’abord de la question démographique, matière à fantasmes traditionnels mais aussi à graves préoccupations réelles alors que décélère, très inégalement, la croissance numérique de l’humanité - expansion toujours explosive ici ( dans les pays du tiers-monde), régression extrême du taux de fécondité ailleurs, avec des effets socio-économiques dans les deux cas redoutables.

Puis, la question écologique dans toute son étendue, depuis les cent formes de pollution de nos proches environnements jusqu’à la déstabilisation gravissime de grands équilibres naturels en passant pas l’épuisement d’essentielles ressources non renouvelables.

De plus en plus aussi, la question anthropologique, née en particulier de la révolution biomédicale où peu à peu commence d’être bouleversée la condition humaine même, de la naissance à la mort, avec des conséquences déjà notables sur l’image de soi, la relation parentale, maintes représentations et pratiques sociales.

Plus largement encore, la question de l’essor accéléré des savoirs et savoir-faire scientifiques -révolution des neuro-sciences et révolution informationnelle - qui sont l’ébauche d’effets sociétaux et civilisationnels potentiellement exaltants mais dont plus d’un ne laisse pas d’inquiéter dans le contexte actuel - des usages pervers du virtuel à la financiarisation de la science.

 

Le philosophe chrétien Paul Ricoeur vient compléter la réflexion par l’évocation d’une marche de l’humanité vers une universalité, qui s’accompagne d’une prise de conscience de son unité :

« L’humanité jusqu’à présent, écrit-il, a vécu par procuration en quelque sorte à travers quelques civilisations privilégiées..  C’est la première fois qu’apparaît la perspective d’une civilisation mondiale ; il se produit « une sorte de mutation dans l’attitude de l’humanité prise dans son ensemble à l’égard de sa propre histoire ; on peut dire qu’un nombre croissant d’hommes ont la conscience de faire leur histoire et de faire l’histoire ; on peut parler pour ces hommes d’un véritable accès à la majorité. »

 

Mais, la caractéristique de cette mutation, c’est en même temps l’accélération des évolutions en cours : Tous ces problèmes s’accumulent et se compliquent avec la désarmante rapidité que leur imprime une course éperdue à l’exploit et au profit, dépassant de loin le rythme des évolutions humaines (à tel point que l’on a parlé de nouvelle révolution néolithique), creusant les plus graves fossés entre générations comme entre nations.

 

La question est posée : quelle humanité voulons-nous être, dans quel vivre-ensemble social et vers quels horizons historiques ? A des questionnements si gigantesques, y a-t-il une réponse du bon ordre de grandeur ?

 

D’un côté des seuils de désintégration vertigineux, de l’autre une vraie transition possible ?

Les évolutions en cours, qui ont tout d’un processus aveugle d’histoire naturelle, lié au développement incontrôlé d’un système dont tout montre qu’il est condamné, nous conduisent-elles vers le pire ou dessinent-elles des possibilités qui ont déjà les contours des rapports à venir ?

C’est l’ensemble des mutations en cours dont il faudrait faire l’inventaire pour en analyser le contenu.

 

 

 

Empruntons à L.Sève la conclusion sous forme d’une interrogation multiple :

 

Ne voit-on pas se dessiner, pire et meilleur mêlés, la figure d’une force productive universelle ? La multiforme révolution biographique des âges, des sexes, des identités n’est-elle pas en train de donner corps à ce qui pourra être, dans de tout autres rapports sociaux, le développement intégral de tous les individus ? La crise ultra profonde de la politique n’a-t-elle pas pour envers naissant cette montée en force de l’initiative citoyenne où devient pensable une réel dépérissement de l’aliénation étatique ? La mondialisation impérialiste n’est-elle pas elle-même une forme monstrueuse du mouvement quasi-tectonique portant sans relâche vers davantage de régulation planétaire et d’universalité humaine ?

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION AU MARXISME

 

 

 

 

 

TROISIEME PARTIE :

 

Histoire et Anthropologie

 

 

 

 

 

 

 

 

TROISIEME PARTIE :

 

Histoire et Anthropologie

 

 

Rappelons l’aporie qui est apparue à la réflexion au terme de l’analyse économique de Marx :

Si ce sont les contradictions immanentes au système- celles de la loi d’accumulation -, qui le conduisent à sa propre destruction et à l’avènement du communisme, comment affirmer que ce sont les hommes eux-mêmes, qui, à travers leurs actions et leurs luttes, vont « révolutionner » le mode de production capitaliste et transformer radicalement les rapports sociaux ?
Il y aurait contradiction entre la vision dialectique de l’histoire où la contradiction inhérente au système « produit » son abolition finale et la théorie de la lutte des classes qui remet entre les mains des hommes l’évolution historique des sociétés.

Le point de départ de la réflexion est la phrase célèbre de la lettre de Engels:

"Ce sont les hommes eux-mêmes qui font leur histoire mais dans un milieu donné qui les conditionne, sur la base de conditions réelles antérieures parmi lesquelles les conditions économiques, si influencées qu'elles puissent être par les conditions politiques et idéologiques, n'en sont pas moins en dernière instance les conditions déterminantes constituant d'un bout à l'autre le fil rouge qui seul nous met à même de comprendre"

 

Mais, voici l’aporie qui s’impose à la réflexion spéculative:

 

- Comment affirmer en même temps -ce qui est la vérité du marxisme-que les hommes font l'histoire et qu'ils sont conditionnés par un milieu donné où les phénomènes économiques sont en dernière instance les conditions déterminantes? -Comment faire sa place à la praxis qui fonde toute action révolutionnaire si la contradiction dialectique entre les forces productives et les rapports de production "explique" la révolution comme résolution de cette contradiction, qui conduirait à l’avènement d’une société nouvelle ?

 

- A l’inverse, si l'on se refuse à faire de la dialectique : de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, la loi immanente de l'histoire, si l’histoire n’est pas d’une certaine façon un processus matériel, où l’on peut reconnaître des lois, comment peut-on maintenir en même temps que l’histoire humaine est autre chose que la résultante de volontés individuelles, qui est par nature imprévisible ?Et, dans ce cas, si l’histoire est ainsi dépourvue de sens : d’une direction que l’on peut d’une certaine façon prévoir, - un jeu de probabilités qui n’a pas de lois-, quelle portée peut avoir l’action des hommes et quel sens sinon la manifestation intempestive d’une liberté sans fondement ?

 

Peut-on fonder la dialectique sur la liberté humaine sans nier le matérialisme qu’on affirme, et mettre en cause l’idée même d’un processus historique, qui, alors même qu’il n’a pas de fin, ne laisse pas d’avoir un sens ?

 

les concepts que Marx élabore pour analyser la base et le développement du capitalisme, (-tels que les forces productives, les rapports de production et le mode de production) ne sont pas les éléments d’une « idéologie » destinée à justifier la prophétie, mais bien les instruments, les outils d’une conception matérialiste de l'histoire.

 

L'histoire réelle est comprise par le marxisme sans ambiguïté de façon matérialiste. On ne peut mettre entre parenthèses ce texte de L'Idéologie Allemande :

"Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, ces rapports de production correspondent à un degré de développement de leurs forces productives matérielles, l'ensemble de ces rapports de production constitue la base réelle sur quoi s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées ".

 

Personne mieux que Marx dans L'Idéologie Allemande, n’a souligné le paradoxe :“ A chaque stade (de l'évolution sociale de l'humanité), explique Marx, se trouvent donnés un résultat matériel, une somme de force productives, un rapport avec la nature et entre les individus créés historiquement et transmis à chaque génération par celle qui la précède..un ensemble de circonstances qui, d'une part sont bien modifiées par la nouvelle génération, mais qui, d'autre part lui dictent ses propres conditions d'existence et lui impriment un développement déterminé, un caractère spécifique ; par conséquent les circonstances font tout autant les hommes que les hommes les circonstances.

 

Si, tout naturellement, l'on identifie les hommes avec les individus, - qui, en tant qu’hommes, existent indépendamment des rapports sociaux dans lesquels ils se trouvent engagés et si l'on considère les rapports sociaux comme une réalité extérieure aux individus (comme un "milieu social"), c'est plus qu'un paradoxe, c'est une contradiction logique.

N’est-ce pas l’essence humaine qu’il faut mettre en question, pour tenter de comprendre la liberté des hommes comme ce processus contradictoire, qui constitue leur histoire : cette "dialectique" par laquelle les hommes d'une génération qui sont déterminés (dans leur être même) par des conditions d'existence données produisent eux-mêmes leur avenir par la reproduction et la transformation de leurs conditions d'existence ?

 

S ‘employant dans L'Idéologie Allemande à élaborer les concepts d’une compréhension matérialiste de l’histoire, Marx commence par mettre entre parenthèses toute idée préconçue de l’homme :-d’une essence humaine, en mettant en place les bases d’une anthropologie matérialiste.

 

 

2) Une anthropologie matérialiste :

 

Lorsque le philosophe commence à réfléchir, il oublie une vérité qui, comme l’écrit Lucien Sève, a “la pauvreté de l’évidence”, à savoir que, pour pouvoir penser et philosopher, il faut d’abord “être à même de vivre”.

 

Pour vivre, - écrit Marx - il faut avant tout boire manger, s’habiller et quelques autres choses encore”. Ainsi “le premier fait historique est la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même, et c’est même là un fait historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit, aujourd’hui encore comme il y a des milliers d’années, remplir jour par jour, heure par heure, simplement pour maintenir les hommes en vie”.

Autrement dit : la présupposition de toute existence humaine, de toutes les manifestations “humaines” (notamment de la pensée, mais aussi de l’art ), c’est l’activité de production matérielle.

 

Il s’agit bien d’un renversement :

Au lieu de partir de l’individu, qui s’apparaît comme conscience « de » quelquechose ( quelle qu’elle soit : les choses, les êtres, la société, l’histoire ) hors de lui pour comprendre les rapports qu’il entretient avec ces réalités, il s’agit de partir d’une réalité existant indépendamment de la conscience pour chercher ce qu’est ce rapport spécifique de l’être humain à la réalité, que l’on désigne comme « conscience ».

Ce rapport spécifique de l’être humain à la réalité ne peut être cherché ailleurs que dans la continuité de l’évolution.

La réponse à la question : -Qu’est-ce que l’homme ? –posée par la philosophie comme l’ultime objet de son interrogation ( qui ne saurait être comprise qu’à partir du problème du rapport de la pensée à la réalité )- passe par une question préalable : - A partir de quel moment de l’évolution des êtres vivants peut-on parler de l’apparition d’une nouvelle espèce, dont les individus ont un rapport différent à la réalité, y compris avec l’espèce ?

 

Au cœur même de l’étude scientifique des mécanismes et des étapes de l’évolution , permettant de comprendre la différenciation des espèces et leurs caractères propres ( leurs différences génétiques ), qui déterminent leurs comportements, la réponse est un véritable paradoxe : Voici, en effet, une espèce qui n’existe et se développe qu’à partir du moment où les individus se différencient eux-mêmes des autres êtres vivants ; Loin que le comportement des individus soit déterminé par des différences génétiques, ce sont les individus qui, par leur activité, génèrent et développent les caractères propres de l’espèce ;.

1) Alors que, dans tout le règne animal l'évolution a résolu génétiquement le problème de l'adaptation ; alors que les autres êtres vivants possèdent dans leur patrimoine génétique leurs moyens d'existence, ce qui est radicalement nouveau avec l’avènement de cet être vivant qu’est l’Anthropos, c’est qu’il n'a pas les moyens en tant que individu de reproduire sa vie, c'est à dire d'être « immédiatement », grâce à son patrimoine génétique, adapté à son milieu.

L’homme, qui n’est plus défini par son individualité biologique, n’a plus de nature

Comme tous les êtres vivants, il doit reproduire l’espèce, mais l’espèce nelui donne pas les clefs ( le code génétique ) de son adaptation au milieu, qui est la condition de la reproduction simple de sa vie. -Aussi, les individus de cette espèce nouvelle (qu’est l’humanité) ne peuvent survivre qu’en produisant leurs conditions d’existence

 

2) La “production matérielle de leur vie” par les hommes ne produit pas seulement de quoi satisfaire leurs besoins. Sinon, il n’y aurait pas même d’histoire : l’homme n’étant pas biologiquement différent des autres vivants, dès que ses besoins “naturels” sont satisfaits, il devrait en rester là et serait aujourd’hui encore une espèce proche des animaux supérieurs.

La production de nouveaux besoins est, comme le souligne Marx, le premier fait historique.

Dès le moment où les hommes, pour satisfaire leurs besoins, produisent des objets et, en premier lieu, leurs instruments de production, c’est l’activité qui change de sens.

En effet, dans le comportement animal, c’est le besoin qui détermine la conduite destinée à le satisfaire. La satisfaction du besoin mettant fin à l’activité , il faut alors attendre que le besoin se manifeste à nouveau pour que l’activité se reproduise. Le comportement animal consiste ainsi dans la reproduction simple des mêmes comportements. L'animal ne produit rien. Il reproduit simplement sa vie, assurant ainsi la survie de l'espèce.

A l’inverse, dans l’activité humaine de production, ce n’est plus le besoin qui est le moteur, c’est l’objet-produit qui motive l’activité : L’activité n’est pas un comportement qui se reproduit simplement mais une activité qui se reproduit en s’étendant à de nouveaux objets, en s’élargissant au fur et à mesure que se développe le monde des objets que l’on peut produire.L’activité humaine ne peut se comprendre que comme une « reproduction élargie ».

Quand on passe de l'animal à l'homme c'est une véritable révolution qui se produit :La base de l'activité n'est plus la satisfaction des besoins, mais la production des objets, qui sont pour les hommes les conditions de leur existence..

 

3) Le troisième fait est décisif pour comprendre, non seulement l’avènement de l’homme ; le passage dans l’humain, mais le processus qui constitue l’évolution proprement humaine sous la forme d’une histoire. Ce troisième fait , c’est le stockage des produits sous la forme d’un monde.

« Avec la production par les homo-sapiens de médiateurs -outils et langage- dans leurs rapports avec la nature et entre eux-mêmes, le passé évolutif de l'espèce a commencé à se stocker au dehors, sous la forme, de plus en plus rapidement cumulative, d'un monde social -objets, langages, pratiques, institutions-émancipé en sa croissance des limites de l'organisme individuel. 

Il s’agit, d’un immense processus de renversement pratique, qui aboutit à placer en dehors de l’homme ce qui, dans le reste du monde animal, correspond à l’adaptation spécifique. »

La reproduction élargie de l’activité humaine et la transformation des besoins humains doit se comprendre comme la transformation fondamentale des rapports de l’individu et de l’espèce, qui constitue un renversement sans précédent : au lieu que les individus reproduisent l’espèce, comme dans le règne animal, l’espèce humaine ne peut se réaliser qu’au travers d’une histoire qui est celle des individus : “le lieu spécifique du développement de l’humanité n’est plus dans l’individualité biologique mais dans l’histoire ».

 

L’histoire est “liée”inséparablement à la production par les hommes – par les individus – de leur vie matérielle. “Elle n’est en somme rien d’autre que leur histoire” (L. Sève). D’un point de vue anthropologique, rien n’interdit de comprendre à la lettre la formulation de Marx : l’histoire sociale des hommes n’est jamais que l’histoire de leur développement individuel”.

 

Parvenue à ce point, l’analyse matérialiste a atteint son premier objectif :

Là où la réflexion de l’individu, cherchant à comprendre son rapport au réel à partir de la conscience qu’il prend de lui-même ( -mouvement réflexif qui est le point de départ de la philosophie ),découvre que son humanité –sa qualité d’homme – ne peut se comprendre que comme une « différence » incompréhensible ou, du moins inexplicable, parce qu’elle est « originaire », c’est à dire constitutive de la conscience qu’il en prend, l’analyse matérialiste, - faisant abstraction de la .conscience,- refusant de convertir en un concept,( c’est à dire de concevoir comme une réalité la façon dont la « différence » nous apparaît) a permis de « concevoir » l’humanité , non plus comme une qualité inhérente à cet être qu’est l’homme, mais comme un fait historique : un rapport spécifique – essentiel – des hommes à la nature qui consiste dans la production matérielle de leur existence commune.

L’acquis philosophique de la réflexion anthropologique est décisif :

L'individualité ne saurait exister en dehors de l'appartenance des individus à un monde, qui “ confère ” à l'individualité un contenu social et une forme historique - en dehors desquels l'individualité “ humaine ” n'est qu'une abstraction.

Mais, en faisant abstraction de la conscience que les individus prennent d’eux-mêmes et de leur rapport au monde, nous avons laissé de côté ce que Sartre désignait comme la réalité concrète : - ce fait « historique irréductible » que les individus sont « aliénés », parce qu’ils appartiennent à un monde social qui leur est étranger, à une histoire dont l’évolution est indépendante de leur volonté. Cela est si vrai que la seule idée que l’histoire serait la réalisation de l’individualité humaine leur est incompréhensible.

 

On a sans doute pu montrer que l’histoire ne saurait être comprise autrement que comme la production par les hommes de leur vie matérielle ; que l’essence : la forme et le contenu de l’individualité humaine sont, dès l’origine, inséparables de leur histoire commune, il n’en reste pas moins que la base concrète et le réel moteur de cette histoire restent une énigme.

Résoudre cette énigme, tel est l’objet de l’analyse de Marx. Pour éviter le piège des idées qui sont liées à la conscience que nous prenons de la réalité – historique et sociale – que nous vivons ( qu’il s’agisse de la nature, de la société ou de l’histoire), il élabore des concepts nouveaux pour mettre à jour ce qui est « la base concrète » de notre histoire.

 

3) La base concrète et le moteur de l’histoire :

 

a) De l’anthropologie à l’histoire :

 

Le bond humain par rapport au règne animal, c'est le fait que l'homme, qui ne peut pas survivre sans produire ses moyens d'existence doit entrer en rapport avec d'autres hommes pour produire ces moyens.

Pour les hommes, produire leur vie est un rapport double :

D'une part un rapport avec la nature qu’ils doivent transformer pour produire leurs moyens d’existence, mais aussi, indissolublement, un rapport social, dans la mesure où. la production exige l'action conjuguée, la coopération des individus.

 

Qu’est-ce que la société ? - Ce n’est pas un “milieu social” qui ne serait qu’une autre forme, plus complexe, de ce qu’est le milieu naturel pour l’animal. C’est l’ensemble des rapports (sociaux) réels que les individus entretiennent entre eux dans le procès sans cesse renouvelé de la production de leur existence commune.

MARX écrit dans les Grundisse : « La Société n'est pas constituéed'individus, mais exprime la somme des rapports où ces individus se situent les uns par rapport aux autres. »

Le propre du développement de l'humanité, c'est en produisant ses conditions d'existence, de produire avec la nature et entre les hommes une infinité de rapports sociaux, qui vont des rapports de travail -déterminants dans la structure des vies individuelles- aux rapports familiaux, aux relations de couple, aux rapports scolaires, aux rapports juridiques et politiques, aux rapports entre les peuples ... .

C'est cet ensemble de rapports, dont le développement est potentiellement illimité, qui constitue la base concrète, à partir de laquelle non seulement les générations mais en premier lieu les individus des générations successives, peuvent s'hominiser .

A la base de toute l'histoire humaine, dès le moment où les hommes se différencient eux-mêmes des autres espèces vivantes, on peut reconnaître ce Marx appelle un mode de production : les rapports des hommes entre eux dans la production de la vie matérielle, qui sont la base de toute formation sociale.

 

Mais, qu'est-ce que le mode de production, qui constitue la base de l’histoire?

 

 

b) L’analyse marxiste du mode de production

 

A l’analyse, si on considère le mode de production du côté du rapport avec la nature, c’est l’ensemble des forces productives, c'est à dire les moyens que les hommes mettent en œuvre pour produire leur vie: leurs conditions d’existence.

Et si, au lieu de regarder la production du côté des rapports de l'homme avec la nature, on la regarde du côté des hommes, ce mode de production est l’ensemble des liens, des rapports qui se sont instaurés entre eux pour mettre en oeuvre leurs forces productives.

Mais, est-ce aussi simple que cela ? Si l’on y regarde de plus près ( en suivant l’analyse de Lucien Sève), on est amené à constater que les deux aspects du mode de production, tout en étant différents, constituent, dans la réalité, une unité indissoluble.

1. Les « forces productives » ne sont pas, en effet, réductibles aux instruments de travail, que nous appréhendons aujourd’hui sous la forme de la technique comme une réalité indépendante des rapports sociaux. Sans doute est-ce la première illusion que Marx cherche à dissiper en élaborant le concept de forces productives : , les instruments de production n’existent pas en eux-mêmes, indépendamment du mode de production défini par des rapports sociaux déterminés. Marx écrit : « Assolements, engrais artificiels, machine à vapeur, métier à tisser mécanique ne peuvent être séparés de la production capitaliste, pas plus que les outils du sauvage et du barbare ne peuvent l’être de sa production. »

La nature elle-même fait partie des forces productives : s’il n’y avait pas de forces naturelles, les hommes ne pourraient « forcer » la nature à produire ; ainsi « la nature est en elle-même indépendante de tout mode de production particulier ; mais c’est le mode de production qui « découpe », dans l’ensemble qu’elle constitue, la nature en tant que force productive concrète qui lui correspond – ainsi les ressources du sous-sol ou les chutes d’eau ne commencent à « exister » en tant que forces productives qu’à un stade donné du développement économique.

Mais c’estle troisième élément des forces productives, qui constitue l’originalité du concept éla boré par Marx : ce sont les hommes eux-mêmes. Si on l’oubliait, il faudrait rappeler que, dans les sociétés esclavagistes, ils sont la force productive essentielle. Or, les hommes en question ne sont pas des individus abstraits, mais des producteurs historiquement concrets -esclaves, serfs, artisans, prolétaires-, dont l’individualité est entièrement liée aux rapports sociaux qui déterminent leurs capacités, leurs façons d’être et de penser.

Ainsi les forces productives considérées non dans l’abstrait, mais dans leur réalité historique, sont toutes en elles-mêmes des rapports sociaux, des rapports de production.

 

2. Dès lors que sont les rapports de production qui nous apparaissent comme des structures sociales indépendantes des forces productives ?

Il est clair d’abord que les structures sociales « correspondent » à des forces productives déterminées et en particulier à un certain état d’évolution des techniques : « « les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent tous leurs rapports sociaux ».

Si, par suite de l’illusion qui fait apparaître la technique comme une réalité indépendante, on réduit les forces productives aux instruments de production, on est tout près d’être victimes de l’illusion inverse, selon laquelle, par un « déterminisme technologique », l’évolution des forces productives, en l’occurrence des techniques de production, serait une variable indépendante qui produirait les structures sociales correspondantes, lesquelles, à leur tour, généreraient les superstructures : institutions et idées. C’est cette illusion qui a donné lieu à la déviation « stalinienne » du marxisme, selon laquelle il y aurait une « loi de correspondance nécessaire » entre le niveau de développement des forces productives et les structures sociales, permettant de comprendre comment se produit ( pour ainsi dire mécaniquement) une révolution, quand la structure des rapports sociaux fait obstacle au développement des forces productives.

 

Que signifie donc le fait que les structures sociales « correspondent » à des forces productives déterminées ?

La réponse à cette question contient toute la novation de l’analyse marxiste :

Si les structures sociales correspondent aux forces productives, cela ne signifie pas que les forces productives génèrent des structures sociales, mais bien que les rapports sociaux, avant d’apparaître comme des structures indépendantes de la production, ne sont rien d’autre que des « rapports de production », c’est à dire une division technique du travail. Ils ne sont que l’autre face de la production, qui exige que les hommes instaurent entre eux, des rapports : une répartition des tâches, qui soient adaptés aux nouveaux moyens de production ,aux nouveaux instruments de travail qu’ils ont créés. Ce qui se manifeste à travers les rapports de production, c’est le caractère social du travail, qui n’est que l’autre face de la production matérielle.

 

Ainsi, explique L.Sève, « forces productives et rapports de production ne sont que des abstractions en dehors de leur unité contradictoire au sein d’un mode production historiquement déterminé. Décrire un mode de production en faisant l’inventaire de ses forces productives, c’est le considérer comme un mode de rapports des hommes avec la nature. Le décrire en caractérisant les rapports de production, c’est le considérer comme un mode de rapports des hommes entre eux ». Si l’on sépare ces deux faces du mode de production, c’est alors qu’on établit un lien de causalité mécanique entre eux comme s’il s’agissait de deux réalités distinctes.

Le point de vue historique confirme l’analyse abstraite dont nous sommes partis : la spécificité du lien qui unit les hommes à la nature, c’est d’être un rapport double : on ne peut pas comprendre le rapport des hommes à la nature sans analyser leurs rapports entre eux, et, réciproquement, on ne peut comprendre le rapport entre eux sans analyser leur rapport à la nature.

S’il y a un lien entre ces deux aspects que distingue l’analyse, c’est que l’unité de ces deux aspects est effectivement « réalisée », c’est que, dans la réalité, ils sont effectivement, indissolublement unis.  Cette réalité où se trouvent unis ces deux aspects de la production par les hommes de leur vie matérielle, est bien connue : c’est la « division technique du travail ».

 

Or, c’est là le point essentiel :

 

c) La contradiction et le moteur de l’histoire :

 

La division « technique » du travail est le lieu d’une contradiction qui est le moteur du procès de développement de l’humanité : les hommes ne peuvent survivre qu’en produisant socialement leurs moyens et leurs conditions d’existence : Cela signifie fondamentalement qu’il n’y a pas de limite au procès de transformation et de domination de la nature ; mais cela veut dire, en même temps que, dans ce procès, essentiellement social, il est décisif que les hommes adaptent sans cesse leurs rapports entre eux aux nouvelles conditions qu’ils produisent eux-mêmes, aussi bien dans la production que dans la répartition des produits.

Insistons sur la contradiction : Le procès est illimité par lequel les hommes (l’humanité ou l’espèce humaine) accroissent leur domination sur les forces de la nature ; mais ce procès est accompli par des générations successives, qui, doivent partir des conditions antérieures et les remettre en cause, en particulier les rapports instaurés entre les hommes qui correspondaient à un certain niveau de la production : c’est dans un temps limité que chaque génération peut concourir ainsi, par son activité propre, à la transformation des conditions de vie de l’espèce. La contradiction entre le caractère illimité du procès de développement de l’humanité et les transformations limitées, nécessairement partielles, accomplies par chaque génération, n’est résolue que par la succession indéfinie des générations, qui constitue l’histoire humaine : elle n’est jamais « dépassée ».On peut se représenter une histoire sans conflits ( opposant classes, ethnies ou nations) ; mais, il ne saurait y avoir un procès de développement de l’humanité sans cette fondamentale contradiction.

Cette contradiction entre les forces productives et les rapports de production, entièrement liée au rapport spécifique des hommes à la nature inséparable de leurs rapports entre eux , est dès les origines et reste aujourd’hui encore le moteur de l’histoire.

 

 

4) Le moteur de « notre » histoire : Le mode de production.

 

a) La division sociale et la base de l’illusion :

 

C’est l’histoire elle-même qui nous dissimule la contradiction sous la forme d’un antagonisme, au moment où la division technique du travail se transforme en division sociale du travail : Ce moment, historiquement décisif, est celui de l’appropriation privée des moyens de productions, qui « divise » les hommes en deux classes, dont l’une, chargée de la production, devient partie intégrante des forces productives, pendant que l’autre est « libérée » du travail, n’ayant plus que le souci de gérer la production pour l’accroître à son profit ; la division n’est plus le partage du travail entre les hommes, mais la séparation des hommes entre eux, par laquelle le travail social devient le lot d’une classe asservie.

C’est alors que les forces productives, dont font partie ceux qui travaillent (esclaves, serfs ou prolétaires), échappent à la volonté des hommes et apparaissent en même temps comme une réalité indépendante de leurs rapports entre eux qui, sous la forme d’institutions, unissent les hommes libres. Cela est vrai dès les sociétés fondées sur l’esclavage, où les esclaves, seule force productive, sont exclus de l’institution politique, qui unit les hommes libres. Après la révolution industrielle, avec le développement du capitalisme, l’autonomie des forces productives prendra la forme de l’indépendance de la technique.

C’est alors que corrélativement les rapports de production, liés à la division technique du travail, se constituent comme une structure sociale fondée sur la division en classes qui apparaît comme une réalité indépendante de la production matérielle. C’est le cas en Grèce sous la forme de l’institution politique de la Cité ; c’est le cas du système féodal où l’Etat monarchique couronne la hiérarchie des « ordres » ; dès les débuts du capitalisme les rapports de production sont masqués par la « réalité » de la « société civile » ; avec la révolution industrielle, qui modifie le rythme d’évolution de la société, c’est sous la forme d’une histoire que les rapports sociaux apparaissent comme une réalité indépendante, échappant à la volonté des hommes.

Ce que Marx découvre en analysant la société bourgeoise, ce n’est certes pas la division de la société en classes ; et ce n’est pas seulement le fait que, selon lui, la lutte des classes est le moteur de l’évolution et des mutations sociales qui constituent l’histoire des hommes : c’est la base de cette évolution et de ces luttes qui réside tout entière dans le mode de production.

 

b) comment la lutte de classes est (devenue) le moteur de l’histoire :

 

Pour comprendre les luttes sociales, qui sont le moteur de l’histoire à partir du moment où la structure sociale est constituée par la division de la société en classes, c’est à la division technique du travail qu’il faut revenir :

 

Comme nous l’avons analysé ci-avant , dans la production matérielle de leur vie, - d’où dépend la nature du monde qu’ils habitent et leurs conditions d’existence, s’imposent aux hommes deux exigences : celle de transformer ce monde pour améliorer sans cesse leurs conditions d’existence ( celle de l’espèce et de la vie humaines), et celle d’instituer entre eux les rapports qu’ils doivent mettre en place et perpétuer pour assurer cette production commune. Il y a bien une contradiction entre ces deux exigences, serait-ce, seulement, parce que les forces et les moyens qu’ils mettent en œuvre, à un stade donné, ne produisent pas directement, automatiquement, les rapports qui sont adaptés au niveau des forces productives et qu’ils doivent toujours pour les adapter remettre en cause les rapports existants.

Rien n’interdit de concevoir que cette contradiction puisse être (toujours provisoirement) résolue, - sans conflit majeur - dans la mesure où les hommes, maîtres de leurs rapports, pourraient réaliser consciemment la répartition des tâches, c’est à dire une division technique du travail.

 

Force est de constater qu’historiquement les choses se sont produites autrement à partir du moment où l’appropriation privée des moyens de production a généré une division sociale entre les hommes telle qu’une partie d’entre eux a cessé de participer à la production, pour instaurer sa domination sur l’ensemble des forces productives ; non seulement les instruments de production mais les producteurs eux-mêmes.

 La contradiction entre les deux exigences liées à la production par les hommes de leur vie matérielle se transforme alors en antagonisme : L’exigence, propre à l’espèce humaine, d’accroître sans cesse sa domination de la nature pour rendre toujours plus humaines les conditions de son existence, ne cesse pas d’agir : le développement des forces productives, qui comprend l’amélioration de la condition des hommes qui en font partie ( y compris leur humanisation, dont ils sont frustrés) s’impose comme une nécessité qui ne laisse pas de jouer le rôle de moteur de l’évolution. Mais cette évolution qui est celle de l’humanité, entre en conflit avec une tout autre nécessité : celle de perpétuer les rapports qui ont permis cette évolution ( ce progrès de l’espèce humaine dans son procès de domination de la nature), qui ne peut être mise en œuvre que par ceux qui sont maîtres des forces productives, pour les avoir accaparées.

Au sein du mode de production, ces deux nécessités entrent en conflit parce qu’elles sont des rapports hétérogènes l’un à l’autre (l’une où s’inscrit le rapport des hommes à la nature ; l’autre où sont figés, à un certain stade du développement historique, les rapports des hommes entre eux) ; mais elles sont en même temps contraintes de constituer une unité dans la division technique du travail, qui est la forme immédiate de l’unité du mode de production.

La division technique de travail est à la fois la forme immédiate que prennent les rapports de classe au sein de l’appareil productif et la forme immédiate sous laquelle les forces productives sont des rapports sociaux.

C’est ainsi que la division technique du travail est un lieu central de la lutte qui oppose les classes sociales.

 

 

 

 

c) la solution de l’aporie :

 

Quand on la considère du côté de la production,- la contradiction qui est le moteur de l'histoire, est contradiction entre les forces productives et les rapports de production ; quand on la considère du côté des rapports sociaux, c'est à dire des rapports que les hommes entre eux entretiennent à l'occasion de la production, cette même contradiction apparaît comme division de la société en classes et comme lutte des classes.

Et, dès lors, nous arrivons à l'essentiel : il apparaît clairement que les hommes vivants-réels, qui appartiennent à telle ou telle classe, (sinon ce ne sont pas des hommes vivants-réels, ce sont des individus abstraits), sont les acteurs de cet antagonisme social, de cette lutte historique, et c'est uniquement parce qu'on conçoit les hommes comme des individus abstraits, qu'on s'imagine que la contradiction historique que nous venons d'exposer entre les forces productives et les rapports de production se déroulent indépendamment des hommes.

Au contraire, si l'on considère les hommes comme des hommes historiquement concrets (dont l’individualité se définit par leur appartenance sociale), si l'on considère cette contradiction sous l'aspect des rapports de production, l'on se rend immédiatement compte que les hommes sont bien les acteurs de cet antagonisme social, de cette lutte historique.

Allons plus loin, la conscience que les hommes ont de la réalité, c'est à dire la façon dont ils appréhendent cette contradiction qui s'exprime pour eux sous la forme de but à atteindre (servir la droite, faire passer la gauche) va jouer un rôle décisif dans la solution historique, et comme telle toujours provisoire, qu'ils vont apporter à la contradiction.

Ayant montré que la contradiction s'exprime historiquement comme une lutte de classes, de sorte que les hommes qui font partie de ces classes sociales sont bien les acteurs de cette lutte, on peut affirmer maintenant que la conscience que les hommes ont de la contradiction ou de l'antagonisme au moment où ils interviennent dans cette lutte, joue un rôle décisif dans la solution historique qu'ils vont apporter dans la contradiction, à l'antagonisme.

 

Si l'on veut exprimer cette découverte de Marx, on peut dire que cette évolution de l'humanité que constitue l'histoire, se présente comme un mouvement nécessaire, dialectique, parce que la contradiction est fondamentalement le moteur du mouvement.

Mais, en même temps, parce que cette contradiction est rapport des hommes entre eux et jusqu'à présent lutte des hommes entre eux, sous la forme d'un antagonisme de classes, l'action des hommes est décisive. Et, le caractère fondamental, nécessaire du mouvement historique, loin de s'opposer au caractère décisoire de l'action des hommes se concilie pratiquement, se concilie réellement parce qu'il s'agit d'une même réalité, celle des hommes qui font l'histoire.

Pourquoi décisif ? - parce que c'est le rapport des forces de classes, donc les hommes qui appartiennent à ces classes, (il faut être encore plus précis : les hommes dont l'appartenance de classe définit leur individualité réelle), qui détermine sous quelle forme, dans quel sens, à quel rythmela nécessité d'un nouveau mode de production qui apparaît comme une possibilité, d'abord éventuelle, puis concrète va se réaliser.

Gramsci faisant progresser l'analyse de Marx, a montré le rôle des idées, de l'aspect subjectif que constitue prise de conscience de la contradiction par les hommes. En effet, dans la transformation du mode de production qui est à la base du mouvement historique, c'est au niveau de la conscience des hommes, de l'idéologie que se prend la décision.

Lucien SEVE écrit en commentant Gramsci " Jamais une transformation fondamentale du mode de production ne peut s'opérer sans que les forces révolutionnaires s'emparent du pouvoir politique",

Gramsci va jusqu'à montrer que ce qu'il appelle l'hégémonie idéologique et culturelle est une condition de la lutte politique elle-même.

Et s'il en est ainsi, c'est précisément parce que le mode de production constitue la base du rapport des forces de classes entre elles dont la vie politique et idéologique est l'expression.

Il n'y a pas de paradoxe entre le fait que la contradiction au sein du mode de production est le moteur de l'histoire, et le fait que c'est au niveau politique et idéologique que la décision qui va résoudre provisoirement la contradiction, a lieu ; il n'y a pas paradoxe entre ces deux faits parce que le mode de production constitue la base même du rapport des forces de classes entre elles, donc des hommes entre eux.

 

Le moteur de l’histoire ne réside ni dans les forces productives, ni dans les rapports de productions pris à part, mais dans leur contradiction :

Le rôle des forces productives est fondamental, puisque tout changement des rapports entre les hommes passe par la transformation des rapports de l’homme avec la nature et la modification de leurs conditions matérielles d’existence ; s’il en était autrement, il faudrait comprendre l’histoire des hommes soit, à la façon de Hegel, comme la réalisation d’un dessein « spirituel »qui leur échappe, soit, à la façon du subjectivisme moderne, comme la résultante imprévisible d’une multiplicité indéfinie de volontés individuelles.

Mais, le rôle des rapports de production est décisif : les forces productives ne se développent pas de façon spontanée ni socialement neutre mais sur la base des intérêts de classes qu’elles mettent en jeu et sont donc tout au long de leur développement déterminé par les rapports de production.

Le mouvement de l’histoire est le produit des interactions dialectiques entre forces et rapports de production.

 

Mais le lien indissoluble qui constitue l’unité des forces productives et des rapports de production sous la forme d’une contradiction, c’est la vie réelle des hommes ;

L’histoire n’est en somme rien d’autre que leur histoire” .

 

Ainsi s’éclaire la formulation de Marx, qui est la base de l’anthropologie matérialiste : “l’histoire sociale des hommes n’est jamais que l’histoire de leur développement individuel”.

L'histoire ” dont il s'agit dans la citation de Marx est l'histoire “ sociale ” des hommes, et “ le développement individuel ” n'est pas la manifestation d'une individualité “autonome” ou auto-déterminée dont l'histoire serait la réalisation : c'est la transformation réelle des individus, “ qu'ils en aient conscience ou non ” au cours d'une évolution qui est l'histoire sociale des hommes : la dialectique de cette évolution, indépendante de la conscience que les individus en ont, détermine, en même temps que leurs conditions d'existence, les formes historiques de leur individualité.

C’est cette anthropologie matérialiste qui met un terme au problème insoluble du sens de l’histoire.

 

La genèse du problème insoluble du sens de l’histoire.

 

Il s’agit de comprendre comment les rapports sociaux, qui constituent le contenu de la vie réelle des hommes (dont nous savons maintenant qu’ils ne sont à la base rien d ‘autre que des rapports de production), peuvent être « métamorphosés » en vécu de la conscience qui leur dissimulent cette « réalité » de leur vie.

Cette illusion doit permettre de comprendre une double inconscience :

- pourquoi les hommes n’ont pas conscience de ce que, à travers leur existence singulière, ils font l’histoire.

pourquoi, à la réflexion, les penseurs découvrent que l’histoire n’a point de sens, indépendamment du sens que les hommes donnent aux évènements au travers de ce qu’ils vivent, - indépendamment du vécu constitué par la conscience qu’ils prennent de ces évènements et de ces actes auxquels ils attribuent naïvement une réalité autonome.

 

il faut comprendre comment l’individualisation des hommes, qui est le secret de leur histoire et de l’humanisation de l’espèce, prend la forme d’une individuation qui « réifie » l’individualité en lui donnant la forme psychologique (la chosifiant sous la forme d’une identité), et leur masque derrière la conscience de soi le sens de leur vie réelle (de leur biographie) et de leur histoire.

 

IV. Le procès historique de l’individuation 

 

 

Si l’être dont nous sommes conscients est l’ensemble des rapports qui constituent notre vie réelle, comment les individus, les hommes peuvent-ils s’apparaître comme conscience indépendamment des rapports réels qui sont le contenu de cette vie, de sorte que, sous la forme de besoins, de capacités, de sentiments, d’idées, leur vie se confond avec le vécu de leur conscience ?

il faut chercher comment “ l’être conscient ”, c’est-à-dire les hommes réels peuvent au cours de leur histoire s’appréhender comme une conscience de soi dont l’intériorité s’oppose à une réalité qui leur est étrangère : la nature, la société, l’histoire ; il s’agit de comprendre comment les individus dont l’être même est constitué par les rapports sociaux, peuvent identifier leur individualité avec la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes où ils découvrent l’origine de leur auto-nomie : de leurs sentiments, de leurs idées, et leurs projets et de leurs choix.

 

Tel est le paradoxe : Parce que l’essence humaine n’est nulle part ailleurs que dans les rapports sociaux, l’homme ne peut s’individualiser qu’en se socialisant, mais, en se socialisant, l’individualité revêt la forme psychologique de la conscience de soi où « je » a le visage d’un autre, qui n’est pas saisissable ; et sa vie réelle se métamorphose en une vie psychique impersonnelle qui lui masque sa personnalité singulière, à jamais différée.

 

 

1) L’explication historique :

 

La dichotomie entre la conscience que l'individu prend de lui-même et de sa vie (-cette activité consciente où il s’apparaît comme origine de ses actes , par quoi il donne sens à sa vie-) et sa vie réelle, pratique dans laquelle il reproduit tous les rapports sociaux qui constituent ses conditions d'existence, trouve son origine dans une division qui est au cœur même des rapports sociaux qui constituent la vie “des individus réels” .

Suivons l'explication de Marx.

 

  1. La division du travail et la division de la société en classes.

 

Cette division au sein des rapports des hommes entre eux (qui dans les sociétés primitives constituent leur vie commune, collective), c'est la division du travail, qui transforme les puissances personnelles des individus (s'exprimant dans les rapports collectifs) en puissances objectives, c'est-à-dire en rapports indépendants des individus qui s'imposent à eux comme leurs conditions d'existence : la division du travail entre les individus rend indépendantes de chacun les conditions sociales de son existence.

Dès l'instant, écrit Marx, où le travail commence à être réparti, chacun a une sphère d'activité déterminée qui lui est imposée et dont il ne peut sortir ; il est pêcheur, chasseur, berger etc ... et il doit le demeurer, s'il ne veut pas perdre ses moyens d'existence. ”

 

Avec l'essor des échanges, cette première division du travail comprend le ferment de la contradiction, élargissant les capacités à l'échelle de la société tout en renfermant chaque individu dans les bornes de sa spécialité.

Redoublant les effets de la division du travail, la division en classes sociales où des individus imposent à d'autres -à une autre classe d'individus- un "sur-travail", destiné non pas à satisfaire les besoins sociaux mais à créer une "sur-richesse", fige les rapports des individus entre eux, en puissances étrangères, qui dominent les individus, les rivent à leurs conditions d'existence, les condamnent à la reproduction simple de leur vie.

La division de la société en classes (qui naît avec l'appropriation des moyens de production) ne fait que renforcer, “ réifier ” cette indépendance des rapports sociaux à l'égard des individus.

C'est le même phénomène que la subordination des individus isolés à la division du travail. La classe devient à son tour indépendante à l'égard des individus, de sorte que ces derniers trouvent leurs conditions de vie établies d'avance, reçoivent de leur classe, toute tracée, leur position dans la vie et du même coup leur développement personnel ; ils sont subordonnés à leur classe”.

 

En d'autres termes, comme l'écrit Lucien Sève :

Quant aux hommes, en tant que producteurs historiquement concrets,-esclaves, serfs, artisans, prolétaires- le mode de développement de leurs capacités et de leurs besoins, la forme historique de leur individualité sont l'effet direct des rapports déterminés de production, donc aussi de répartition et de consommation.

C'est la division -qui s'établit entre les individus dans leur activité productive - renforcée et figée par la division en classes, qui détermine à la fois l'étendue de leurs capacités et le champ de leurs besoins, c'est-à-dire la forme historique de leur individualité.

Dès ce moment, écrit MARX, la personnalité (des individus) est conditionnée par des rapports de classe déterminés.”

A l'intérieur de chaque formation historique donnée, se constituent des formes particulières d'individualité liées à l'appartenance à telle ou telle classe sociale.

 

 

 

b) L’illusion :

 

Il y a plus : Dans la mesure où les conditions de leur existence sont subordonnées à une branche quelconque du travail ( à laquelle ils sont liés leur vie durant), les conditions dans lesquelles les individus entrent en relations entre eux sont des conditions inhérentes à leur individualité, des conditions qui ne leur sont nullement extérieures, et qui seules permettent à des individus déterminés, et existant dans des conditions déterminées, de produire leur vie matérielle et tout ce qui en découle ; ce sont des conditions de la manifestation de soi (d'eux-mêmes) , qui leur apparaissent comme produites par cette manifestation.

En conséquence, les conditions déterminées, dans lesquelles les individus produisent (leur vie matérielle) correspondent à la limitation effective, à leur existence bornée, ”sans qu’ils en aient conscience.

Ainsi, “ le rapport entre forces productives et forme de relation (= forme des rapports sociaux) est le rapport entre forme de relations et activité (ou manifestation de soi) des individus.

Autrement dit : Les rapports sociaux constituant les conditions d'existence des individus, qui sont le résultat d'un processus historique, parce qu’ils sont produits ou reproduits par l'activité de ces individus, leur apparaissent comme manifestation d'eux-mêmes, comme conditions inhérentes à leur individualité.

Or, n'y a-t-il pas une explication du mystère ?

- Parce que le processus d'individualisation reste caché à l'individu, parce que l'activité pratique par laquelle l'individu devient ce qu'il est -en produisant et reproduisant ses conditions sociales d'existence- lui est dissimulée, n’est-ce pas pour cette raison que "ce qu'il est" -devenu- lui apparaît comme un mystère, comme une singularité irréductible, et, à proprement parler (en toute rigueur) inexplicable.

Et, s'il en est ainsi, n'est-ce pas dire que l'inconscience n'est pas d'ordre psychologique mais repose sur la dissimulation effective du processus même par lequel se constitue l'individualité ?

 

C'est là que commence l'explication matérialiste :

Elle doit mettre à jour la base de l'inconscience par laquelle se trouve dissimulée la genèse de l'individualité singulière et par laquelle l'individu s'apparaît à lui-même comme conscience ; elle doit montrer comment naît l'inversion par laquelle l'essence de l'individualité est convertie en une forme psychologique et le contenu de la vie réelle de l'individu converti en vécu de la conscience.

C'est l'étape que nous analysons ici pour comprendre le processus contradictoire de l'individualisation où l'individu s'apparaît sous la forme psychologique comme un être autonome, existant pour lui-même, pendant que tout le contenu de sa vie -les rapports réels qui constituent son individualité-, prennent la forme de choses, d'une réalité étrangère à la manifestation de soi.

 

2) Le procès de l’inversion

 

Ce sont les rapports sociaux qui produisent historiquement les formes psychologiques de l’individualité concrète.

 

 

a) La réification des rapports entre les individus

 

Les rapports des individus entre eux, en devenant indépendants des individus cessent de leur apparaître comme des “rapports” (les relations entre eux qui constituent leur communauté) pour se métamorphoser en des “entités”, des réalités “personnifiées”, au sens où l'on parle dans le droit de “ personnes morales ” : ce sont “la famille”, l'entreprise, la société, l'État, etc.

Dés le moment où les rapports des hommes entre eux, qui reposent sur la production commune de leurs conditions d’existence, sont devenus, à travers l’échange de leurs produits, une « réalité » sociale constituée comme une relation entre des choses, tout ce qui est produit par les rapports qui se nouent entre eux dans leur activité commune et qui « contribue » à la constitution même de ces liens, leur apparaît comme donné ou « réalisé » indépendamment d’eux, - non comme l’expression ou le résultat de 1’oeuvre commune, mais comme un produit de la société, - réalité indépendante de leurs rapports.

Dès lors ce qui est perçu et compris par les hommes comme « réalité sociale» n’est rien d’autre que la réification de leurs rapports.

Mais le processus par lequel les rapports des hommes entre eux (qui se nouent et se développent dans la production des conditions de leur existence commune)-les rapports sociaux (entre les individus) - sont transformés (métamorphosés) en une réalité indépendante des individus, comporte une autre face.

 

 

b) La genèse de l’illusion ( par laquelle l’individu s’apparaît comme conscience) :

 

Le moment historique (on devrait dire : la période) où les rapports des individus entre eux se constituent en “réalités” indépendantes, objectives ( qui sont les conditions de leur existence) est celui d'une prodigieuse transformation de la conscience que les individus prennent d'eux-mêmes, de leur activité, et de leur vie.

La conscience d'eux-mêmes ne peut plus être ce “ langage de la vie réelle ” qui exprimait leurs rapports entre eux dans la communauté (à travers les mythes et les rites etc..).

Dès lors que ces rapports communs, devenus non plus la manifestation d'eux-mêmes mais les conditions de leur existence, constituent une “ réalité ” indépendante de leur individualité, ce phénomène se trouve inversé dans la « réflexion » de la vie réelle : C'est “ eux-mêmes ” que les individus appréhendent comme indépendants de la réalité.

L’indépendance des rapports sociaux entre les hommes, « réifiés » sous la forme d’une « réalité sociale » extérieure aux individus, se réfléchit sous la forme de l’indépendance des individus à l’égard des rapports sociaux.

S’il est vrai,(ou, plus précisément, s’il est possible de se représenter malgré l’inversion dont nous sommes nous-mêmes victimes) que, primitivement, - et primordialement - l’individualité n’est rien d’autre que l’ensemble des rapports sociaux qui constituent le contenu d’une vie singulière, la réification des rapports sociaux entraîne une métamorphose analogue et corrélative de l’individualité :

- leur individualité leur apparaît sous la forme d’un être, dont l’identité la forme ou l’essence —est indépendante des rapports sociaux qui constituent le contenu de leur existence.

- parce que leur activité ne peut plus manifester leur puissance personnelle dans les rapports communs, parce qu'elle est déterminée, définie, limitée par des conditions objectives, indépendantes de leur volonté, c'est “ en eux ” qu'ils situent l'origine de leur activité, c'est à eux qu'ils attribuent le pouvoir de “se” déterminer.

- Enfin, dès le moment où la conscience n'est plus “ le langage de la vie réelle ” mais la faculté de s'appréhender eux-mêmes comme indépendants de la réalité -auto-nomes-, c'est à eux-mêmes qu'ils attribuent le pouvoir de la réflexion et celui du langage.

 

c) Le processus même :

 

Il faut faire un pas de plus dans la compréhension du phénomène :

La constitution (-et l'institution-) des rapports sociaux en une réalité indépendante de sa volonté (de son “propre” pouvoir) qui est à l'origine de l'autonomisation de la conscience (que l'individu prend de soi) autrement dit : le processus d'inversion est dissimulé à l'individu. La conscience de soi (la conscience que l'individu prend de lui-même et de sa vie propre) fait immédiatement apparaître la réalité comme indépendante de lui: L'individu découvre l'indépendance de la réalité comme le corrélatif de la conscience de soi.

Marx emploie ici l'analogie avec l'image rétinienne pour faire comprendre comment ce qui est “ à l'envers ” apparaît naturellement à l'endroit : L'autonomie de la conscience de soi, qui est le résultat de l'autonomisation des rapports sociaux, apparaît comme le fait premier, la donnée immédiate, qui est le point de départ du rapport à la réalité.

Quand l'individu s'apparaît autonome par rapport à la réalité, cela veut dire qu'il s'appréhende lui-même comme le support, le sujet des rapports qu'il entretient avec la réalité. Son “individualité” (qui est “ réellement ” constituée de ces rapports qui constituent sa vie) comme si la forme se détachait du contenu, n'est rien d'autre (sous la forme de la conscience de soi) que le “sujet” de ces rapports: - c'est bien moi qui constitue cette famille, moi qui choisis ce métier, moi qui exerce mes droits de citoyen … etc.

Est-ce à dire que la conscience (que l'individu prend de lui-même) qui, pour ainsi dire vidée de son contenu, revêt la forme psychologique de la conscience de soi (d'un être existant pour soi face à un monde), s'apparaît à elle-même comme une conscience vide ?

Ce serait -nous-même victimes de l'illusion - oublier que la conscience n'est rien d'autre que la reproduction du processus réel de la vie, des rapports réels qui constituent la vie des hommes.

Comment la conscience, dont nous avons essayé de montrer qu’elle n’est rien d’abord que le langage de la vie réelle, c’est à dire la re-production « idéale » - symbolique – par un individu des rapports qui constituent sa vie pratique au sein du groupe, peut-elle s’imaginer représenter quelque chose de réel indépendamment de ces rapports: une « vie propre », dont la vie réelle n’est que la manifestation, l’objectivation ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
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