Husserl

 

 

 

LA PHÉNOMÉNOLOGIE DE HUSSERL

 

HUSSERL (Edmund) 1859-1938

 

 

Introduction : « Kant est sur le chemin »

 

 

Sans la voie ouverte par Kant, Husserl n’aurait pu sans doute développé une réflexion phénoménologique, qui se présente à nous comme la tentative d’achever l’idéalisme transcendantal.

Résoudre le problème de la connaissance pour limiter la portée de la science en dénonçant les prétentions de la raison qui menace les domaines de la morale et de la croyance, si tel est la motivation et l’objectif de Kant, la Critique a une tout autre portée : Pour atteindre cet objectif, il faut mettre en cause les termes du dualisme élaborés par Descartes qui rendent insoluble problème de la connaissance confronté à l’alternative de l’idéalisme et du réalisme.

Dès lors la voie ouverte par Kant à la philosophie, qui va apparaître comme la révolution de la phénoménologie, c’est le dépassement de cette alternative de l’idéalisme et du matérialisme : une troisième voie qui doit permettre de mettre fin à un débat idéologique, qui traverse toute l’histoire de la philosophie.

Au terme de la démarche, dans la Dialectique transcendantale, la Critique nous révèle sa véritable portée, qui est dénonciation d’une double illusion que Kant désigne comme des paralogismes.

La première illusion a été dénoncée dès la première partie de la Critique- l’Esthétique transcendantale- grâce au concept de phénomène, qui n’est rien d’autre ; selon les termes de Kant qu’un avertissement critique : elle réside tout entière dans l’attitude spontanée qui nous fait confondre l’objet de la connaissance avec une réalité indépendante de la connaissance, existant en soi en dehors de tout rapport au sujet.

La démarche phénoménologique s’annonce ici comme une reprise de la démarche crutique : Dénonciation de l’attitude naturelle (( ou du préjugé du monde objectif) ; mise hors circuit de la thèse de l’existence du monde extérieur, désignation de l’objet comme phénomène dans son rapport à la conscience.

 

Si l’on ne veut pas retrouver le problème de l’idéalisme, si l’on veut éviter que le phénomène ne se confonde avec une simple apparence, il faut dénoncer une seconde illusion que Kant désigne comme l’hypostase subreptice de la conscience qui convertit la conscience en une entité psychique existant par elle-même (ou : pou soi) ; indépendamment de tout rapport à un objet quelconque.

Kant inaugure ici la dénonciation par Husserl du psychologisme qui va le conduire à la définition de l’intentionnalité

 

Toute la démarche de la Critique consiste alors à « déconstruire » les termes du problème pour penser à nouveau leur rapport

 

 

Pour que nous ayons affaire dans l’expérience à des objets faut que le sujet soit toujours-déjà rapport à un objet en général.qu’il faut bien appeler « objet transcendantal » parce qu’il n’est donné dans aucune expérience : il intervient « à titre de corrélatif de l'unité de l'aperception », c'est-à-dire de la conscience.

C’est ce rapport originaire qui est la condition de l’existence des objets pour nous et qui rend toute expérience possible.

AAinsi, au terme de l’Esthétique et de l’Analytique, seule la démarche critique, grâce aux concepts de sujet et d’objet transcendantaux,a permis de réaliser l’unité de la conscience et de son objet sous la forme problématique d’un rapport originaire.

Si l’on veut échapper au dualisme, qui conduit à l’insoluble problème de la connaissance, il faut aller jusqu’à reconnaître que « Les conditions de possibilité de l’expérience d’un objet son aussi les conditions de possibilité de son existence

Autrement dit : L’objet n’existe qu’en tant qu’objet de l’expérience. . Hors de l’expérience ’objet ne se trouve pas et ne peut plus se trouver nulle part. »

Cela signifie clairement que la connaissance, prisonnière des conditions de l’expérience, n’ a jamais affaire qu’à des représentations..

Le phénomène n’est plus un concept critique, qui nous interdit de confondre nos représentations avec la chose telle qu’elle est en soi ; c’est la manifestation du rapport que tout objet entretient avec la conscience : le cogitatum d’un cogito

Ce que l'on découvre après élimination du préjugé réaliste c'est « l'unité de conscience par rapport à laquelle seulement toute représentation d'objet est possible. »

Tel est le dernier mot de cette nouvelle position philosophique que Kant désigne sous le nom d’idéalisme transcendantal.

La question est posée : - Comment une telle formulation , où l’unité de conscience est donnée comme le fondement de toute représentation d’objet peut-elle rendre compte de la transcendance de l’objet, qui est une donnée irréfutable de l’expérience, inséparable de l’intuition sensible (de la perception) ?

Cette question constitue le point nodal de la réflexion phénoménologique de Husserl, qui reprend le problème là où Kant l’a laissé 

 

 

 

I. La dénonciation du psychologisme

Les « Recherches logiques »

 

Husserl n’a pas d’abord été philosophe, mais mathématicien. Son premier ouvrage philosophique en 1891s’intitule Philosophie der Arithmetik

C’est dans les Recherches logiques (1900-1901), « ouvrage inaugural », que le projet et les thèses essentielles de la phénoménologie sont exposés pour la première fois ; leur portée excède donc largement ce qui en fait l’objet principal : le problème du statut d’une logique pure comme théorie de la science.

Ce point de départ dans une réflexion sur la science est à comprendre non pas dans le sens d’une subordination du « logique » à l’ordre des sciences, mais bien au contraire comme fondation de toutes les sciences dans le « logique » comme dans leur « possibilité de principe ».

Mais, que faut’il entendre par la logique ? Non pas, comme l’expose Kant dans l’Analytique des concepts, les règles du discours (logos) qui structureraient le donné sensible, mais bien, comme le montre Kant dans l’Analytique des principes,les conditions de possibilité des objets de la connaissance.

La thèse de Husserl est en effet que « le rapport originel entre logique et science s’est inversé d’une manière remarquable dans les temps modernes » (Introduction de Formale und transzendentale Logik).. La mathématique a été la première science à recevoir un développement moderne (entre la génération de Fermat, Pascal, Descartes et celle de Leibniz et de Newton) entraînant dans son sillage t une physique moderne, c’est-à-dire une physique mathématique, qui soit l’« effectuation naïve et immédiate de la raison théorique »,

La formule –surprenante- qui définit la connaissance comme le développement de la raison théorique, constitue une véritable rupture avec la problématique de la connaissance qui posait la question de l’objectivité à partir de l’expérience sensible

.C’est bien parce qu’il était engagé dans la pratique mathématique que Husserl a perçu le hiatus entre l’exercice déterminé de l’idéalité mathématique et les discours « psychologiques » ou de « théorie de la connaissance » qui tentaient d’en rendre compte,

Dans son livre « les idéalités mathématiques », Jean-Toussaint Desanti a parfaitement analysé le développement des sciences contemporaines qui a motivé la réflexion de Husserl , non seulement en raison de leur progrès, mais, plus fondamentalement, en raison du procès qu’elles mettent en œuvre.

Citons l’analyse :

:La réflexion sur les “sciences contemporaines”, -non seulement à raison de leur progrès mais à « l'examen du procès qu'elles mettent en œuvre- indique clairement que le développement de la connaissance en chacune des sciences est « de plus en plus dépendant des procès théoriques au point de ne saisir le naturel qu'au travers de l'artificiel, et, s'éloignant de plus en plus de la connaissance commune, et d'avoir affaire à des réalités “inimaginables” » »

Avec les avancées de la science, l'objectivité « sensible » a passé dans les concepts et le formalisme mathématique …

.Les idéalités mathématiques sont le type même de ces « êtres de raison » qui ne peuvent pas être compris à partir des images sensibles ; on peut aller jusqu'à dire que leur développement est « intra-théorique », non seulement au sens où il ne peut être compris que de l'intérieur d'elle-même mais aussi au sens où le progrès peut avoir lieu sous la forme d'un développement théorique, qui ne requiert pas le recours à l'expérience sensible, laquelle viendra après coup valider ou non la théorie o.

 

C’est le développement des sciences modernes qui oblige Husserl oblige à dépasser l’opposition de l’empirisme « humien » et du rationalisme « kantien », en les renvoyant dos à dos

, Jean-Toussaint Desanti réitère ainsi la démarche husserlienne

 

L’impasse de l’empirisme

« Il est impossible de remplir jusqu'au bout un programme empiriste, car, pour le « sujet » humain qui réfléchit à partir de soi, rien n'existe si ce n'est la sensation, mais celle-ci est comme une limite jamais isolable, à peine « repérable »…///Riente à proprement parler si ce ne sont les données des sens, mais celles-ci ne nous sont jamais données comme telles ; elles ne sont jamais connues « pour nous. Il est vain de chercher à faire la genèse des concepts et des théories scientifiques (de toute idéalité) à partir d'un donné, qui serait l'objet de l'expérience sensible, car il n'existe pas de donné “sensible” qui serait le reflet d'une quelconque réalité, indépendante de la connaissance : tous “data” sont déjà « repérés » et « construits ad hoc » à l'intérieur de champs théoriques déterminés par l'activité de l'esprit

 

C'La seconde démarche est de l'idéalisme transcendantal, par lequel Kant espère échapper au « problème de l'idéalisme » :

S’il est impossible de comprendre la structure de l'objet de la connaissance à partir de la chose en soi, d'une réalité indépendante du sujet, la démarche, selon Kant, consiste -au lieu de partir de la chose en soi- à interroger les conditions de la manifestation de l'objet, dont on découvre qu'elles sont les structures constitutives de son rapport à tout sujet, lesquelles sont du même coup les conditions de possibilité de la connaissance.

Dans cette démarche lorsqu’on s’interroge sur les conditions de manifestation de l’objet ; l’on est renvoyé à l’activité de la pensée qui structure le donné.

 

L'exigence empiriste de découvrir l'origine des structures de l'expérience et la critique rationaliste de l'expérience pour découvrir dans l'activité de l'esprit la genèse de l'objet, se heurtent au même obstacle : chercher, à partir d'un donné ou dans l'activité de l'esprit, l'origine des objets tels qu'ils sont connus au travers des différentes structures de notre expérience.

L'épistémologie, en cherchant à comprendre à partir de la réflexion sur la connaissance le rapport de la pensée à son objet, à son “autre”, à sa “matière” propre, -qu'il s'agisse de l'objet de telle ou telle science, voire de ce «monde » qui est l'objet de la connaissance commune (dite sensible), ne parvient à découvrir ni « la moindre naissance ni la moindre genèse » susceptible d'expliquer l'une ou l'autre des structures de notre expérience.

Ainsi,nconclut Desanti ; qu'on adopte le point de vue de l'idéalisme (transcendantal) ou d'un matérialisme (empiriste) …«la recherche d'origine paraît se dévoiler comme absurde. » Lorsqu'on réfléchit sur la connaissance, « le mot “origine” ne signifie ni commencement ni principe, ni moment de passage … »

 

 

A celui qui réfléchit sur la science, poursuit Jean-Toussaint Desanti, la question qui se pose, ce n'est pas seulement celle de l'objectivité des concepts et des théories scientifiques ; c'est celle du « mode de manifestation» de ce que nous appelons “monde”, “expérience” ou “savoirs”.

Car, ce qui porte le sceau de l'idéal (-idéel-), ce n'est pas seulement les idéalités mathématiques ou les concepts scientifiques (qui marqueraient une rupture avec l'expérience immédiate, directe, sensible qui pour nous constitue le réel), c'est tout ce qui porte la « marque » de l'humain : les savoirs, bien sûr (non seulement les concepts scientifiques mais toutes nos « idées » et croyances) mais aussi ce que nous appelons monde et même expérience : « Rien ne commence à vrai dire absolument : ni le savoir, ni la philosophie, ni la mathématique, ni même la parole. Il n'y a pas -pour rien- de moment inaugural.»

 

Ainsi dire que tout ce que nous appelons le réel –idéel ou matériel- n’est

justiciable d’aucun commencement, cela signifie qu’aucune réalité n’a de sens en dehors du rapport « originaire » qu’elle entretient avec nous. On est en droit de parler d’une essence propre à chaque domaine de réalité.

 

Mais, peut-on dire que tout cela “existe” en dehors de l'idée que nous en avons, du sens que tout cela “a” pour nous ?

 

La réduction éidétique est la méthode philosophique qui tente de répondre à cette question,

 

 

La réduction éidétique

 

À la faveur de cette critique du psychologisme, Husserl met en évidence une

dimension idéale de signification qu’il reconnaîtra, par-delà le domaine formel de la logique, au cœur de chaque type de réalité. Tout existant doit être caractérisé par un noyau de sens invariant, une essence dont il dépend en son être : la variation eidétique, qui permet de dégager l’invariant sans lequel telle réalité ne serait pas ce qu’elle est, est la méthode spécifique donnant accès à cette essence. Ainsi, la phénoménologie est d’abord une description des essences : elle se donne pour tâche d’inventorier les structures qui régissent tel domaine de réalité, telle « région » (formelle ou matérielle). Par exemple, l’essence du perçu est de se donner à travers des aspects partiels, changeants et imparfaits, en lesquels la chose à la fois s’annonce et se dissimule.

Une telle perspective ne doit en aucun cas être assimilée à une forme de platonisme, qui situerait les essences au sein d’un univers transcendant, indépendant de la subjectivité concrète. En effet, dès le premier tome des Recherches logiques, le statut de l’univers logique, à la différence du platonisme, ne rompt pas le lien du sens avec la subjectivité : il est déterminé à partir de l’examen du sens des actes qui le visent. La signification idéale ne peut donc être saisie, en sa vérité, que comme corrélative d’un acte d’appréhension.

 

C’est pourquoi, dès le second tome des Recherches logiques, Husserl met en avant la nécessité d’une phénoménologie des vécus de pensée et de connaissance, qui doit permettre de résoudre le problème de la théorie de la connaissance – comment l’en-soi de l’objet peut-il être atteint dans un acte, subjectif, de connaissance ? – et de triompher ainsi radicalement du psychologisme.

La phénoménologie désigne ici une description des vécus (à ce stade, des vécus de connaissance), description qui les saisit en leur essence. La phénoménologie peut donc être caractérisée comme un « retour aux choses mêmes », car les choses mêmes ne sont rien d’autre que les vécus « en lesquels réside l’apparaître de l’objet », c’est-à-dire, exactement, les phénomènes.

Dès les Recherches logiques, le sens philosophique de la phénoménologie est clairement établi : il réside dans l’idée d’une corrélation a priori et universelle entre l’objet transcendant et ses modes subjectifs de donnée. Autrement dit, la phénoménologie a pour projet de préserver la transcendance du réel tout en respectant sa relativité à la conscience, ce qui revient à en nier l’existence en soi.

Cependant, au niveau des Recherches logiques, il s’agit bien d’une tâche à accomplir car, s’il est clair que le donné individuel repose sur un sens, il reste à interroger l’être de ce sens, et, en outre, le statut de la conscience et de ses vécus.

 

 

II. L’« épochè » phénoménologique  : La réduction phénoménologique

 

L’épochè phénoménologique, dont on peut dire que l’élaboration se confond avec celle de la phénoménologie elle-même, est la méthode spécifique permettant de faire apparaître le plan où la corrélation devient compréhensible.

La vie naïve est caractérisée par la croyance, non thématisée, en l’existence en soi d’une unique réalité dont ma conscience, comme celle des autres, fait réellement partie et avec laquelle nous entretenons des rapports eux-mêmes réels. Husserl nomme « attitude naturelle » cette thèse d’existence inhérente à la vie spontanée de la conscience. Tout se passe comme si la conscience, fascinée par le spectacle phénoménal qu’elle organise, s’oubliait comme sa source véritable pour s’en saisir seulement comme un figurant.

L’épochè peut être définie comme une altération de la thèse d’existence, consistant à la neutraliser, à la « mettre entre parenthèses » : il ne s’agit pas de nier l’existence du monde mais de cesser d’adhérer à cette thèse, afin précisément d’avoir accès au sens d’être véritable du monde. L’épochè peut donc être décrite comme un mouvement de conversion qui, se détournant de l’emprise du monde, oriente le regard vers les vécus en lesquels se constitue ce monde.

 

Ayant mis le monde entre parenthèses, , je ne cesse pas d’être en rapport avec quelque chose, par exemple avec mon passé ou avec un objet « idéal » (qui n’existe pas à la façon des choses), par exemple une formule mathématique.

La conscience n’existe pas sans « viser » un objet : ce qu’Husserl exprime par cette formule célèbre : « Toute conscience est conscience de quelque chose ». Point de cogito ( de pensée) sans cogitatum ( sans objet de la pensée).

Cette propriété de la conscience de toujours viser un objet, Husserl l’appelle : «intentionnalité »(tendre vers).

Dès lors, en mettant entre parenthèses la thèse d’existence, l’épochè ne perd pas le monde mais en retrouve le sens véritable, à savoir comme corrélat des vécus intentionnels. L’intentionnalité ne signifie pas que la conscience se trouve, de fait, en face d’un monde mais, plus profondément, qu’elle n’est elle-même qu’en présence d’un monde. L’intériorité de l’ ego  est tout entière « constituée » de l’extériorité d’un monde. 

 

Tel semble bien être le résultat de la réflexion sur les sciences modernes : autant de champs d'objets que de domaines de la connaissance -épistémé- où la théorie et l'expérimentation forment cycle, sans que jamais il ne nous soit permis de sortir de ce champ d'objets.

N'est-ce pas dire que le concept de « matière » qui désigne une réalité indépendante de la connaissance est dépourvue de sens et que se trouve ainsi dépassé le débat de l'idéalisme et du matérialisme où se jouait le problème fondamental de la philosophie : celui des rapports de la pensée à l'être (à une réalité indépendante de la pensée -extérieure et antérieure à elle-) ?

Chacun des champs d'objets auquel nous avons affaire serait l'une des formes de notre présence au monde, et chacun des domaines de sens où sont produits les objets de la connaissance serait l'une des manifestations de la réalité humaine

 

III. La pierre d’achoppement

 

N’est-ce pas dire, selon Husserl, que le problème fondamental de la philosophie, qui consiste à se demander comment la conscience peut connaître une réalité extérieure, indépendante d’elle, se trouve dépassé ?

Avec cette définition husserlienne de la conscience, le rapport de la conscience à la réalité extérieure à la conscience se trouve-t-il résolu ?

Non point. parce que ce quelque chose dont la conscience est conscience, cet objet que la conscience vise, est aussi bien ce triangle quand je fais des mathématiques ou ce moment de mon passé dont je me souviens, que cette table ou ce pommier en fleurs, qui sont l’objet de ma perception.

Mais, est-ce la même réalité dont je parle quand il s’agit d’une proposition mathématique ou bien de cette table que je perçois ou ce pudding que je mange ? Autrement dit, cet objet de la conscience est-il une réalité (matérielle) ou simplement un corrélatif de la conscience, un objet de pensée : le cogitatum d’un cogito ?

A cette question Husserl répond en affirmant que la réalité n’a pas de sens en dehors de son rapport à la conscience : « Le monde lui-mêmea son être sous la forme d’un certain sens qui présuppose la conscience absolue à titre de champ pour la donation de sens. 

La question sans doute reste entière, car, si l’on part de la conscience, il faut montrer comment « se constituent » les différents champs d’objets qui nous apparaissent comme un monde extérieur à la conscience .

Le problème n’est point résolu du rapport de la conscience et du réel, tant qu’on n’a pas montré comment ce qui est toujours « objet » de la conscience, peut être transcendant par rapport à la conscience.

 

La conscience ainsi délivrée par l’épochè est une conscience transcendantale, en ce que toute transcendance se constitue en elle, et la phénoménologie doit dès lors être comprise comme phénoménologie transcendantale.

Jusqu’aux Méditations cartésiennes (1929), Husserl développe la phénoménologie dans le sens d’un idéalisme transcendantal. « chaque forme de transcendance est un sens existentiel se constituant à l’intérieur de l’Ego » (Méditations, IV, paragr. 41). Ce qui ouvre au moins deux champs de problèmes spécifiques, qui retiendront longuement l’attention de Husserl.

 

 

 

IV. Les difficultés de l’idéalisme transcendantal : Une solution ?

 

  1. Tout d’abord, la conscience transcendantale n’est pas anonyme ; tout vécu est vécu d’un moi pur qui vit en lui et, par lui: le moi représente donc une forme de transcendance dans l’immanence du flux de conscience. Une phénoménologie conséquente doit être en mesure de constituer ce moi lui-même, ce qui la conduit à une constitution de la temporalité immanente.

  2. En outre, le monde possède le sens d’une transcendance objective qui, comme telle, implique sa présence possible à d’autres consciences : dire que le monde me transcende, c’est reconnaître qu’il existe pour d’autres. La constitution du monde dans la plénitude de son sens ouvre donc le champ d’une recherche portant sur l’intersubjectivité.

 

Les transformations que subit la phénoménologie dans la dernière période de l’œuvre de Husserl procèdent des difficultés rencontrées dans ces deux domaines.

C’est l’existence d’autrui qui permet à Husserl de dépasser l’hypothèse kantienne d’une subjectivité transcendantale : Parmi les champs d’objets qui constituent l’horizon de la conscience, il en est un qui ne saurait être « réduit » à un objet de pensée, à un mode de la conscience.

Ricoeur explicite ainsi cette seconde étape de la démarche husserlienne :

« Que l’autre soit dès le début présupposé dans la conscience de soi, l’êpochè par laquelle débute l’analyse le prouve une première fois : D’une manière ou d’une autre, j’ai toujours su que l’autre n’est pas un de mes objets de pensée, mais, comme moi un sujet de pensée ; qu’il me perçoit moi-même comme un autre que lui-même ; qu’ensemble nous visons le monde comme une nature commune ; qu’ensemble encore, nous édifions des communautés de personnes susceptibles de se comporter à leur tour comme des personnalités. Cette teneur (donation) de sens précède la réduction au propre (à ma vie propre telle qu’elle apparaît dans le Cogito cartésien). »

« Mais cette présupposition de l’autre est une deuxième fois contenue dans la formation même du sens de ce que j’appelle ma vie propre. En effet, dans l’hypothèse où je serais seul, cette expérience (de ma vie propre) serait impossible sans le secours de l’autre qui m’aide à me rassembler, à m’affermir, à me maintenir dans mon identité. Bien plus, dans cette sphère du propre, la transcendance ainsi réduite à l’immanence ne mériterait pas d’être appelée un monde : Monde ne signifie encore rien avant la constitution d’une nature commune. »

En réitérant le cogito, quand Husserl montre que la conscience de soi implique l’existence d’une autre conscience, que découvre-t-il ?

Alors que mes rapports avec le réel se trouvaient « réduits » à ma vie propre, de sorte que nous nous trouvions dans l’impossibilité de dire ce qu’est la réalité en dehors de la conscience, voici que se dévoile à nous le sens de ce que nous appelons monde : ce n’est pas une réalité extérieure à « ma » conscience ; c’est l’horizon commun à la pluralité des consciences ; ce que nous appelons monde, c’est tout simplement cette réalité qui n’existe que pour les hommes : une « réalité-humaine » (Da-sein, selon la terminologie de Heudegger). La meilleure preuve que cette réalité n’a pas de sens en elle-même hors des rapports qui unissent les consciences, c’est qu’il existe une nature qui est l’objet de la connaissance, laquelle appartient à tous (comme le bon sens également partagé), des communautés humaines qui rassemblent des personnes, et une histoire commune qui a l’humanité pour sujet.

 

 

V. L’évolution de la réflexion de Husserl

 

ILOn assiste à un infléchissement du sens de la réduction : elle est désormais comprise comme un retour au « monde de la vie », monde prédonné qui constitue le sol de toute production idéale et, en particulier, scientifique. Plutôt que sur l’ego monadique, l’accent est mis sur l’appartenance active de cet ego à un monde environnant, en particulier sensible. Ainsi, la réduction a de plus en plus pour sens de permettre la reconnaissance d’un monde « préconstitué » et, par conséquent, irréductible

Husserl reconnaît au terme de cette réflexion, que les différents rapports qui constituent nos rapports conscients avec le monde, sont précédés d’un rapport primitif avec le réel que Husserl appellera le monde de la vie : Lebensweltet que Merleau-Ponty appellera l’être sauvage*

 

 

 

 

ANNEXE :La Crise des sciences européennes.

Le concept d’humanité fonde la possibilité de la philosophie

 

 

LLDans La Crise des sciences européennes.la réflexion est centrée sur la science, appréhendée du point de vue de son devenir historique, qui est caractérisé, au moins pour ce qui est de la science moderne, par une occultation de sa fondation subjective.

On retiendra les paroles de La Crise des sciences européennes (Die Krisis der europäischen Wissenschaften, 1936), « testament » du penseur dans lequel ce qu’il lègue est le testament lui-même, c’est-à-dire l’« Alliance » de la Vérité avec l’Humanité :

« Porter la raison latente à la compréhension de ses propres possibilités et ouvrir ainsi au regard la possibilité d’une métaphysique en tant que possibilité véritable, c’est là l’unique chemin pour mettre en route l’immense travail de réalisation d’une métaphysique, autrement dit d’une philosophie universelle. C’est uniquement ainsi que se décidera la question de savoir si le Télos qui naquit pour l’humanité européenne avec la naissance de la philosophie grecque : vouloir être une humanité issue de la raison philosophique, et ne pouvoir être qu’ainsi – dans le mouvement infini où la raison passe du latent au patent et la tendance infinie à l’autonormation par cette vérité et authenticité humaine qui est sienne – n’aura été qu’un simple délire de fait historiquement repérable, l’héritage contingent d’une humanité contingente, perdue au milieu d’humanités et d’historicités tout autres ; ou bien si, au contraire, ce qui a percé pour la première fois dans l’humanité grecque n’est pas plutôt cela même qui, comme entéléchie, est inclus par essence dans l’humanité comme telle » (Die Krisis der europäischen Wissenschaften, § 6).

 

Le projet husserlien est de rendre l’humanité moderne capable de ce dont aucune humanité depuis les Grecs n’a jamais plus été capable : la vie elle-même comme vie dans et par le « philosophique », c’est-à-dire dans et par la responsabilité radicale à l’égard du vrai et de l’être, centre et source d’une unification articulée de toute pratique et de toute théorie à quelque niveau qu’elles appartiennent.

 

Le concept d’« humanité » ici utilisé par Husserl n’est pas un concept général vague (un conceptus communis), quelque chose comme la réédition husserlienne de la fameuse « nature humaine » que les sciences (précisément « humaines ») ont rendu caduc ; le concept d’humanité est chez Husserl un concept singulier, entièrement historique, qui sépare l’Humanité comme une humanité, et son Histoire comme une histoire, des « humanités et historicités tout autres ».

L’humanité, clairement indiqué dans le texte, c’est l’humanité « grecque ».

« Est appelée « grecque » l’humanité qui est capable de la possibilité de la philosophie.3

L’humanité et l’histoire grecques sont l’humanité et l’histoire où « a percé pour la première fois... l’entéléchie » de l’être-homme, les autres humanités sont celles dans lesquelles l’être-homme est demeuré « en puissance », comme une sorte de matière naturelle infinie qui n’a pas trouvé la mise en œuvre dans laquelle elle apparaîtrait « ayant sa tenue dans l’achèvement ».

 

C’est précisément dans la mesure où l’humanité moderne, malgré la présence en elle – à côté d’une science mathématique et d’une science de la nature – de toute une série de problèmes métaphysiques rassemblés et traités dans des œuvres métaphysiques (dont certaines sont immenses), ne s’est pourtant jamais montrée capable de ressaisir la possibilité, c’est-à-dire l’essence même du travail philosophique, qu’il n’y a pas encore d’humanité moderne.

Husserl réveille dans l’humanité européenne l’Idée et sa séparation. Il nous sépare des autres humanités comme l’unique peuple qui sache l’être et le vrai, c’est-à-dire qui d’abord habite et accomplisse, qui ensuite comprenne théorétiquement et agisse dans la possibilité même du « philosophique ». De cette décision dont il nous veut encore une fois capables, il écrit que « par elle seule sera décidé si l’humanité européenne porte en soi une Idée absolue au lieu d’être un simple type anthropologique comme la Chine ou les Indes ; et décidé du même coup si le spectacle de l’européisation de toutes les humanités étrangères annonce en soi la vaillance d’un sens absolu, relevant du sens du Monde et non d’un historique non-sens » (Krisis, § 6).

 

De toute façon, c’est-à-dire que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou non, nous sommes en train d’unifier la Terre et les peuples qu’elle porte sous la production infinie de la raison dans son « pur » et de la conscience dans son « propre ». La question est seulement de savoir si l’humanité moderne, qui « humanise » toutes les autres en ce sens qu’elle les « modernise », se dérobera elle-même encore longtemps à la tâche de faire à nouveau de l’être et de la vérité une question, un lieu de combat et de décision.

Faute pour l’humanité moderne de devenir ainsi, d’une façon inconnue aux Grecs eux-mêmes, mais de même vaillance que la leur, une humanité non contingente, c’est en esclave que l’homme européen subira son destin, et en tyran qu’il conduira celui des autres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
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