Existentialisme et marxisme

 

 

 

 

ANTHROPOLOGIE ET HISTOIRE

 

 

 

LE DEBAT DE L'EXISTENTIALISME AVEC LE MARXISME

 

 

 

 

 

 

 

LA FINITUDE DE L'HOMME

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A - Les termes du problème

 

 

 

1) Un fait irréductible : l'aliénation.

 

Jean-Paul SARTRE définit ainsi sa position :

 

Le marxisme est la seule anthropologie possible qui doive être à la fois historique et structurelle, mais, par malheur, les marxistes ont entièrement perdu le sens de ce qu'est un homme en appauvrissant et en déshumanisant leur propre conception de l'histoire et de la dialectique. C'est pourquoi nous pouvons à la fois nous déclarer en accord profond avec la philosophie marxiste et maintenir provisoirement l'autonomie de l'idéologie existentielle ”et Jean-Paul SARTRE explique qu'il y a place dans le marxisme contemporain“ pour une anthropologie concrète : il s'agit de “reconquérir l'homme à l'intérieur du Marxisme.

 

De quel ordre est la vérité du Marxisme pour Jean-Paul SARTRE ?

 

- “ Nulle prestidigitation dialectique n'en peut faire sortir l'aliénation - il s'agit d'une réalité historique parfaitement irréductible à une idée ... : Dans la phase actuelle de notre histoire, les forces productives sont entrées en conflit avec les rapports de production, le travail créateur est aliéné, l'homme ne se reconnait pas dans son propre produit et son labeur épuisant lui apparaît comme une force ennemie ... l'aliénation surgit comme le résultat de ce conflit ; pour que les hommes s'en délivrent et que leur travail devienne la pure objectivation d'eux-mêmes ..., il faut le travail matérielet la praxisrévolutionnaire.

 

Telle est, selon Jean-Paul SARTRE, la vérité première du marxisme, devenue irréductible à la lumière de l'histoire récente.

 

 

2) Les termes du problème.

 

Il en est pour Jean-Paul SARTRE comme pour PLATON ou pour PLOTIN : il doit constituer une philosophie qui prenne en compte les concepts élaborés par la philosophie antérieure. Il ne s'agit pas pour Jean-Paul SARTRE, en tant que philosophe, de développer sur la base d'une pratique révolutionnaire la théorie du matérialisme historique et dialectique.

La confrontation de l'existentialisme avec le marxisme est un débat philosophique : Jean-Paul SARTRE et MERLEAU-PONTY, - l'un dans “Questions de Méthode ”, l'autre dans “Sens et Non-Sens”, nous exposent les termes de ce débat. La vérité du marxisme doit être comprise comme la synthèse de ces deux points de vues opposés que sont la philosophie hégelienne et l'existentialisme de KIERKEGAARD.

 

 

MERLEAU-PONTY écrit :

 

HEGEL est à l'origine de tout ce qui s'est fait de grand en philosophie depuis un siècle: il inaugure la tentative pour explorer l'irrationnel et l'intégrer à une raison élargie qui reste la tâche de notre siècle. Il est l'inventeur de cette Raison qui, capable de respecter la variété et la singularité des psychismes, des civilisations, des méthode de penser, et la contingence de l'histoire, ne renonce pas cependant à les dominer pour les conduire à leur propre vérité.

 

Et il ajoute :

 

On pourrait dire sans paradoxe que donner une interprétation de HEGEL c'est prendre position sur tous les problèmes philosophiques, politiques et religieux de notre siècle.

 

Ce n'est pas un hasard si l'ouvrage dans lequel Jean-Paul SARTRE développe son dialogue avec le marxisme s'intitule : “Critique de la Raison Dialectique” : Ce n'est pas avec le marxisme que Jean-Paul SARTRE débat mais avec HEGEL lui-même, pour quil'histoire est précisément la Dialectique de la Raison. Le débat se situe non pas, comme Jean-Paul SARTRE voudrait nous le faire croire, à l'intérieur du marxisme mais bien dans la dimension de l'idéalisme rationnel de HEGEL

 

Pourquoi l'existentialisme doit-il en découdre avec son père ?

 

La philosophie de HEGEL, conduisant l'idéalisme rationnel jusqu'à son terme, abolit la Transcendance. Pour maintenir l'affirmation de la primauté de l'Esprit, la tâche immense de HEGEL consiste à faire apparaître toute l'histoire comme “ une grande journée de l'Esprit ” :

Toute l'histoire concrète est intégrée à l'Aventure de l'Esprit comme l'expression de son propre développement.

 

C'est la fin de la Transcendance : l'Absolu n'est pas au-delà de nous, parce que c'est au travers de notre histoire qu'il se réalise. Le Résultat était déjà au Commencement : l'histoire n'est que l'épopée qui permet à l'Esprit de prendre la mesure de lui-même.

 

Le mouvement de l'esprit ou de l'existence n'est plus le chemin qui conduit à l'Être -fut-ce pour le manquer- c'est le développement interne de l'Être lui-même qui possède en lui le principe même de son mouvement.

 

 

La dialectique n'est plus dépassement de l'être fini vers l'Être Infini -retournement de la créature vers Dieu ou rétrocession de son être-; c'est la loi interne du développement de l'esprit : Cette loi s'exprime par la négation de la négation : une chose qui n'est d'abord qu'en-soi devient pour-soi en se posant hors d'elle-même, puis revient à soi en niant sa propre négation : La synthèse réalise à chaque fois une identité supérieure. L'En-soi pour Soi se trouve réalisé au terme d'une Histoire.

 

L'exposé sommaire de la démarche hégélienne permet de comprendre la raison pour laquelle l'existentialisme doit en débattre avec HEGEL. Ce n'est pas tant parce que l'histoire apparaît comme l'aventure de la Raison que Jean-Paul SARTRE met en cause la philosophie de HEGEL mais bien parce que cette aventure, qui est notre histoire, possède en elle-même la raison de son développement.

Il suffirait que l'on remît l'Histoire à l'endroit, qu'on coupât les ailes à l'Idéalisme de HEGEL pour que l'on découvrît que le sens de l'histoire est immanent. Et pour Jean-Paul SARTRE, l'essentiel du matérialisme marxiste est d'avoir renversé, remise sur ses pieds la dialectique hégélienne.

 

Dès lors, le débat de Jean-Paul SARTRE avec le marxisme n'est que la lutte avec le concept qu'il a lui-même créé d'un matérialisme historique consistant à affirmer que l'histoire réelle, concrète obéit à la même logique abstraite que celle exprimée par la dialectique hégélienne.

Ce faisant -et se battant contre son ombre- Jean-Paul SARTRE, comme nous le montrerons, ne fait que prouver son incapacité à dépasser la philosophie spéculative.

 

Jean-Paul SARTRE n'a pas renoncé à la démarche idéaliste : Que le sens de l'histoire soit immanent, cela ne signifie rien d'autre pour Jean-Paul SARTRE sinon que l'histoire réalise un but, une Fin qui échappe à la conscience et qui la transcende. Il prend à la lettre la formulation de HEGEL : “C'est leurs biens propres que les peuples et les individus recherchent et obtiennent par leur agissante vitalité, mais en même temps ils sont les moyens et les instruments d'une chose plus élevée, qu'ils accomplissent inconsciemment.

 

Et, il est significatif de cette démarche idéaliste qu'on puisse reprendre à la lettre la formule de PLATON pour traduire cette dialectique abstraite de l'Idée ou de la Raison à l'oeuvre dans l'histoire.

Les hommes ne veulent pas ce qu'ils font mais ce pourquoi ils font ”, n'est-ce pas dire que les hommes poursuivent des buts et des biens particuliers mais qu'au travers de ces buts, ce qu'ils font a un autre sens et réalise une idée, une raison, une fin qui leur échappe ?

 

Cette référence à PLATON montre que, loin d'être sur le terrain du marxisme, Jean-Paul SARTRE n'a pas fait un pas hors de l'idéalisme pour comprendre le sens de la dialectique matérialiste.

 

C'est la raison pour laquelle pour s'opposer à HEGEL et pour définir la dialectique, l'existentialisme va faire appel à KIERKEGAARD.

KIERKEGAARD, écrit MERLEAU-PONTY, qui a le premier employé le mot existence dans son sens moderne, s'est délibérément opposé à HEGEL ..., au HEGEL qui traite l'histoire comme le développement visible d'une logique.

 

Et Jean-Paul SARTRE précise : dans la philosophie hégelienne, “les déchirements, les contradictions qui font notre malheur sont des moments qui se posent pour être dépassés ... Nous sommes intégrés vivants à la totalisation suprême : ainsi le pur vécu d'une expérience tragique est absorbé par le système comme une détermination qui doit être médiatisée.

 

Face à HEGEL “ KIERKEGAARD affirme l'irréductibilité et la spécificité du vécu ... Il découvre en lui-même des oppositions, des indécisions, des équivoques ... Paradoxes, ambiguités, discontinuités, dilemmes, qui ne peuvent être dépassés ... Cette subjectivité retrouvée par-delà le langage comme l'aventure personnelle de chacun en face des autres et de Dieu, voilà ce que KIERKEGAARD a nommé l'existence. ”

 

Et Jean-Paul SARTRE comme MERLEAU-PONTY, nous explique que KIERKEGAARD a raison contre HEGEL parce qu'il affirme, contre lui, comme irréductible le moment de la conscience :

Là où HEGEL ne voyait qu'un moment de l'histoire : le moment de la conscience malheureuse, il faut affirmer contre lui que toute conscience est malheureuse : l'homme se définit par le refus de se limiter à l'une quelconque de ses déterminations, par l'acte d'outrepasser le limité.

 

Sans cet acte du sujet, écrit MERLEAU-PONTY, il n'y aurait pas même à titre d'apparence, ce que nous appelons un homme, c'est à dire un être qui n'est pas, qui nie les choses, une existence sans essence.

 

Mais HEGEL a raison contre KIERKEGAARD : L'homme ne serait qu'une subjectivité vide s'il ne s'objectivait dans une histoire : Le constat de l'aliénation montre que cette objectivation n'est pas un concept ni une prestidigitation dialectique.

 

Et Jean-Paul SARTRE conclut : “ MARX a raison à la fois contre KIERKEGAARD et contre HEGEL puisqu'il affirme avec le premier la spécificité de l'existence humaine et puisqu'il prend avec le second l'homme concret dans sa réalité objective ... C'est l'homme concret qu'il met au centre de ses recherches, cet homme qui se définit à la fois par ses besoins, par les conditions matérielles de son existence et par la nature de son travail c'est-à-dire sa lutte contre les choses et contre les hommes.

 

Telle est donc la nouvelle problématique de l'existentialisme.

 

Il faut opérer une synthèse entre la thèse hégelienne selon laquelle l'histoire a un sens et l'affirmation de KIERKEGAARD qui rappelle douloureusement l'irréductibilité de la subjectivité humaine.

Il faut penser à la fois la liberté de l'homme, qui seule le définit, de nier et dépasser tout donné, et le fait que le produit s'est objectivé pour constituer un monde étranger à l'homme.

 

La question, écrit MERLEAU-PONTY, est celle du rapport entre l'homme et son entourage physique, naturel et social. ”

Et il ajoute : “ le mérite de la philosophie nouvelle est justement de chercher dans la notion d'existence le moyen de la penser.

 

 

 

 

 

 

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B - La démarche philosophique de MERLEAU-PONTY

 

 

 

1) 1ère étape : Le constat du paradoxe.

 

“ ”L'Être et le Néant” a montré que le sujet est liberté, absence, négativité...

Après DESCARTES, on ne peut nier que l'existence se distingue radicalement de l'existence comme chose.

Le fait métaphysique fondamental ” est celui du cogito : “ Je suis sûr qu'il y a de l'être à condition de ne pas chercher un autre sens d'Être que l'être pour-moi . ”

Mais, après le XIXème siècle et tout ce qu'il nous a appris sur l'historicité de l'Esprit, on ne peut nier que la conscience soit toujours en situation. C'est à nous de comprendre les deux choses à la fois.

 

 

2) Le dépassement de l'alternative idéalisme-réalisme :

 

Toute l'œuvre de MERLEAU-PONTY consiste à “ penser ” l'homme grâce au nouveau concept d' “ être-au-monde ”.

La pertinence du concept ou la vérité de la thèse est établie par récurrence, en montrant que seul ce concept nouveau permet de “dépasser” les deux thèses constituant jusqu'à présent le débat philosophique.

 

L'une consiste à traiter l'homme comme le résultat des influences physiques, physiologiques et sociologiques qui le détermineraient du dehors et feraient de lui une chose entre les choses. L'autre consiste à reconnaître dans l'homme, en tant qu'il est esprit et construit la représentation des causes mêmes qui sont censées agir sur lui, une liberté acosmique. D'un côté l'homme est partie du monde, de l'autre il est conscience constituante du monde.

 

La philosophie de MERLEAU-PONTY se constitue comme dépassement de l'alternative du Réalisme (matérialisme) et de l'Idéalisme : l'on n'a pas à choisir, à prendre parti entre ces deux thèses ; c'est le problème qui est mal posé.

 

Le rapport du sujet à l'objet n'est pas un rapport de connaissance, dont parlait l'idéalisme classique et dans lequel l'objet apparaît toujours comme construit par le sujet, mais un rapport d'être selon lequel paradoxalement le sujet est son corps, son monde et sa situation, et en quelque sorte s'échange.

 

On sait comment MERLEAU-PONTY va dépasser le problème en montrant que l'extériorité de l'objet n'est que le résultat d'un préjugé - celui de la connaissance scientifique, qui confond le monde avec une réalité objective, extérieure à la conscience et indépendante d'elle.

Le monde de la perception, qui est l'horizon de mon être, constitue le domaine originaire sur lequel la connaissance vient “ découper ” son objet, comme extériorité pure

 

Pour échapper à l'idéalisme qu'il se donne pour tâche de “dépasser”, MERLEAU-PONTY n'a d'autre ressource que de convertir la paradoxe de la thèse en l'essence même de la réalité-humaine : L'homme est cet être, qui, se définissant par la négation de l'être, ne peut être qu'en faisant apparaître un monde qu'il doit nier :

Le surgissement d'un monde est contemporain de l'existence dont la seule essence est ce pouvoir de nier le monde qu'on appelle liberté.

 

 

 

3)Le problème de la liberté : le dépassement de l'alternative de l’idéalisme matérialisme.

 

 

L'alternative qui constitue le débat philosophique se retrouve dans la réflexion sur l'acte :

 

"Ou l'évènement vient de moi, ou il est imposé par le dehors ".

"Le choix semble être entre une conception scientifique de la causalité, incompatible avec la conscience que nous avons de nous-mêmes et une liberté absolue sans extérieur : (car c'est) l'homme en surgissant qui fait paraître sens et valeur dans les choses, de sorte qu'aucune chose ne peut l'atteindre qu'en se faisant par lui sens et valeur " ...

"Concrètement prise, la liberté est toujours une rencontre de l'intérieur et de l'exterieur ".

 

"Que devient donc la liberté de ce point de vue ? " interroge MERLEAU-PONTY .

 

"Je ne peux pas feindre d'être un néant et de me choisir continuellement à partir de rien. Si c'est par la subjectivité que le néant apparait dans le monde, on peut dire aussi que c'est par le monde que le néant vient à être ".

Il y a un sens "autochtone" du monde qui se constitue dans le commerce avec lui et qui forme le sol de toute sinn-gebung décisoire.

"Nous reconnaissons, autour de nos initiatives et de ce projet rigoureusement individuel unezone d'existence généralisée et de projets déjà faits, des significations qui trainent entre nous et les choses et qui nous qualifient comme homme, comme bourgeois ou comme ouvrier.

La généralité intervient déjà., notre présence à nous-même est déjà médiatisée par elle, nous cessons d'être une conscience dès que laconstellation naturelle ou sociale se cristallise en unesituation, dès qu'elle a un sens, c'est-à-dire en somme dès que nous existons".

"Il n'y a donc jamais déterminisme et jamais choix absolu. Jamais je ne suis chose et jamais conscience nue".

 

Le chapitre sur la liberté qui achève la Phénoménologie de la Perception va "dépasser" cette alternative. Et là encore, le"dépassement" consiste à convertir le paradoxe en thèse philosophique.

 

Le problème -insoluble- n'apparait qu'autant que la liberté est confondue avec le pouvoir abstrait d'un sujet constituant le sens (une sinn-gebung) et que le monde est réduit à une réalité extérieure où le déterminisme règne comme un fatum. .

" Notre liberté, dit-on, est ou bien totale ou bien nulle. Le dilemme est celui de la pensée objective et de l'analyse reflexive, sa complice ".

 

Si l'homme se définit comme un être au monde, cela veut dire que "ma vie a un sens que je ne constitue pas ", qu' "il y a à la rigueur une inter-subjectivité", que "chacun de nous est à la fois un anonyme au sens de l'individualité absolue et un anonyme au sens de la généralité absolue".

" Notre être au monde est porteur de ce double anonymat.

Il y a un échange entre l'existence généralisée et l'existence individuelle, chacune reçoit et donne ".

-

Qu'est-ce que l'acte ?

 

"Et il y a un moment où le sens qui se dessinait dans l'On et qui n'avait qu'une possibilité inconsistante menacée par la contingence de l'histoire, est repris par l'individu ".

L'acte est ce moment où l'individu prend à son compte et à sa charge une possibilité tout entière soumise à la contingence de l'histoire pour la faire passer à l'être et lui donner un sens.

"La généralité et l'individualité du sujet ... L'anonymat de l'On et l'anonymat du sujet ne sont pas des conceptions du sujet entre lesquelles il faudrait choisir mais deux moments d'une structureuniquequi est le sujet concret"

 

 

4)Une morale de l'ambiguité.

 

Quelle est la conclusion de cette nouvelle démarche philosophique, dont la nouveauté proclamée est précisément de rompre à la fois avec le matérialisme naïf pour qui l'histoire est fatum et avec l'analyse réflexive pour qui la liberté est choix absolu ?

L'on ne peut pas choisir. Il n'est pas question de choisir : La découverte de l'homme comme être au monde n'apporte aucune solution théorique au faux problème du déterminisme et de la liberté.

 

"Ni le fatum, ni l'acte libre qui le détruit ne sont représentés". Ils sont "vécus" dans l'ambiguïté.

 

Autrement dit, la notion d'existence ou d'être-au monde n'est qu'un moyen de "penser" cette expérience ambiguë.

Aussi, l'expérience s'ouvre-t-elle d'emblée sur une Morale de l'Ambiguïté.

 

"L'existence au sens moderne, c'est le mouvement par lequel l'homme est au monde, s'engage dans une situation physique et sociale qui devient son point de vue sur le monde.

Tout engagement est ambigu puisqu'il est à la fois l'affirmation et la restriction d'une liberté : il est à la fois une limitation du mes vues sur le monde et la seule façon d'y accéder, de connaitre et defaire quelque chose".

 

Le "faire", l'action et le problème des rapports de l'homme (de l'acteur) avec son histoire ne font l'objet d'aucune élucidation théorique : Nous sommes renvoyés à l'expérience vécue de l'acte qui a d'emblée un sens éthique : L'existentialisme n'a fait que thématiser l'équivoque de sa démarche.

 

Or, force est de constater que cette nouvelle démarche de l'existentialisme est restée prisonnière de la dimension morale de la dialectique platonicienne :

Si dans sa quête du sens, pour atteindre à la vérité de l'Etre, l'homme doit commencer par nier le monde, il n'est aucun acte par lequel l'homme donne un sens-suffisant, définitif au monde : ses paroles-motifs et raisons - ne sont que le discours (logos) par lequel il "imite", "mime le sens". Le sens est toujours au-delà de ce projet et de cet acte et le mouvement dialectique est infini, qui vise la vérité de l'Etre, l'authenticité du sens.

 

 

5) Philosophie et religion : une même éthique de la responsabilité.

 

La religion, le christianisme en particulier, dont la démarche trouve ses origines dans le même renversement que la philosophie, nous conduit à la même vision de l'existence. Et l'existentialisme au terme de sa réflexion proclame sa parenté avec le christianisme

MERLEAU-PONTY écrit :

"La liberté (telle que l'existentialisme vient de la décrire) est comme une malédiction et en même temps la source de toute grandeur humaine.

Elle est indivisiblement principe du chaos et principe de l'ordre humain ".

Et voici comment cette expérience conduit directement à l'Ethique :"Si le sujet, pour pouvoir être sujet, doit se retrancher de l'ordre des choses, il n'y aura dans l'homme aucun "état de conscience", aucun "sentiment" qui ne participe à cette liberté dévorante ... "

La mauvaise foi, l'inauthenticité sont essentielles à l'homme parce qu'elles sont inscrites dans la structure intentionnelle de la conscience, à la fois présence à soi et présence aux choses ...

Il n'y a donc rien dans l'homme qui soit pur, pas un seul acte dont nous puissions nous satisfaire et où la belle âme ou la bonne conscience puissent trouver les consolations ou l'assurance qu'elles aiment ...

Ces conclusions pessimistes comportent une réciproque optimiste : il n'y a pas un seul acte humain, pas une seule passion qui n'atteste l'humanité de l'homme ...

La mission de l'homme est visible dans sa grandeur et sa grandeur dans sa misère ..."

MERLEAU-PONTY en réfère lui-même à PASCAL.

 

En quoi consiste la nouveauté de cet existentialisme revu à la lumière de l'histoire ?

Dans Sens et Non-Sens, MERLEAU-PONTY nous l'explique avec clairvoyance : L'expérience historique, a permis d'achever la démarche de L'Etre et le Néant grâce à la découverte des autres et d'un destin commun qui est l'histoire.

Là où L'Etre et le Néant découvrait contre l'Idéalisme humaniste l'absence d'essence de l'homme, se définissant par le seul pouvoir de néantiser le monde, hanté par un projet impossible d'être Dieu, il fallait nécessairement conclure, en dénonçant l'illusion de la transcendance, à l'absurdité du monde et à l'impossibilité de vivre. Il n'y avait pas d'éthique possible.

Pour L'Etre et le Néant, comme dans la théologie négative, vivre et mourir sont une seule et même chose, à la différence près que l'existentialisme, prononçant la mort de Dieu, refuse du même coup la possibilité de la conversion et du Salut.

Jean-Paul SARTRE confirmait le pessimisme de HEIDEGGER : L'être jeté au monde est un être-pour-la-mort.

Autrui n'était rien d'autre qu'une des figures essentielles de la transcendance, l'alter égo, la médiation, par lesquels j'étais d'emblée dépouillé de mon être.

En revanche, si les autres, au travers de l'histoire, apparaissent non plus comme les prédateurs de mon être, me renvoyant à une subjectivité irréductible, mais bien comme une intersubjectivité porteuse d'une universalité à la fois anonyme et historique, mon engagement toujours irréductiblement individuel "se situe" dans une histoire.

Ce qui veut dire que la médiation des autres est liée à l'objectivation de mon projet.

Si ce sont "les hommes" qui font l'histoire, le risque inséparable de la condition humaine devient le risque du non-sens de cette histoire que font les hommes ...

Mais, dès lors je n'existe pas seulement pour ma mort ; je vis avec les autres l'angoisse d'une histoire.

MERLEAU-PONTY conclut cette exploration de la nouvelle dimension de l'existentialisme par la perspective d'une nouvelle éthique :

"Je vis donc, non pour mourir, mais à jamais, et de la même façon, non pour moi seul, mais avec les autres. Plus complètement que par l'angoisse ou par les contradictions de la condition humaine, ce qu'on appelle l'existentialisme se définirait peut-être par l'idée d'une universalité que les hommes affirment ou impliquent du seul fait qu'ils sont et au moment même où ils s'opposent, d'une raison immanente à la déraison, d'une liberté qui devient ce qu'elle est en se donnant des liens, et dont la moindre perception, le moindre mouvement du coeur, la moindre action sont les témoignages incontestable/Au terme de cette première étape, l'existentialisme avec MERLEAU-PONTY a dépassé L'Etre et le Néant pour définir une éthique de la responsabilité historique.

 

C - L'existentialisme de Jean-Paul SARTRE :

la dialectique et la pratique

 

 

 

1) Position du problème : Reconquérir l'homme ?

 

L'existentialisme doit répondre à une seconde exigence :

Ce qui s'impose à lui, ce n'est pas seulement la découverte de l'histoire mais aussi le rôle et l'influence du marxisme comme explication de l'histoire et comme la seule anthropologie possible, selon l'expression même de Jean-Paul SARTRE.

 

Si l'idéologie existentielle, selon la déclaration de Jean-Paul SARTRE, veut maintenir son autonomie, elle doit montrer qu'il y a place, à l'intérieur du marxisme, pour une anthropologie concrète.

 

Où se situe ce que Jean-Paul SARTRE nomme "son accord profond avec le Marxisme" ? - Dans le rôle central qui est dévolu à la praxis par le matérialisme historique.

Jean-Paul SARTRE rappelle la lettre de ENGELS : "Ce sont les hommes eux-mêmes qui font leur histoire mais dans un milieu donné qui les conditionne, sur la base de conditions réelles antérieures parmi lesquelles les conditions économiques, si influencées qu'elles puissent être par les conditions politiques et idéologiques, n'en sont pas moins en dernière instance les conditions déterminantes constituant d'un bout à l'autre le fil rouge qui seul nous met à même de comprendre".

 

Jean-Paul SARTRE adhère également au matérialisme : "Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle ".

Et il ajoute : "Nous ne pouvons concevoir ce conditionnement sous une autre forme que celle d'un mouvement dialectique (contradictions, dépassement, totalisations) ".

 

A la base de cette anthropologie concrète que Jean-Paul SARTRE se propose de développer à l'intérieur de marxisme, il y a bien, semble-t-il, complet accord sur le matérialisme historique et sur le caractère dialectique de l'histoire.

L'on est en droit de se demander : pourquoi Jean-Paul SARTRE affirme-t-il en même temps qu'à l'intérieur du marxisme, la fonction de l'existentialisme consiste à reconquérir l'homme. Comment affirmer en même temps -ce qui est la vérité du marxisme-que les hommes font l'histoire et qu'ils sont conditionnés par un milieu donné où les phénomènes économiques sont en dernière instance les conditions déterminantes ?

Comment faire sa place à la praxis qui fonde toute action révolutionnaire si la contradiction dialectique entre les forces productives et les rapports de production "explique" la révolution comme résolution de cette contradiction ?

Tel est le dilemme.

 

 

2) La signification de la praxis et de la dialectique :

 

Pour Jean-Paul SARTRE, la solution du dilemme passe d'abord par la compréhension de l'acte humain, et c'est là, selon lui, l'apport irremplaçable de l'existentialisme :

 

"Nous affirmons la spécificité de l'acte humain qui traverse le milieu social tout en conservant les déterminations et qui transforme le monde sur la base de conditions données. Pour nous l'homme se caractérise avant tout par le dépassement d'une situation, par ce qu'il parvient à faire de ce que l'on a fait de lui : c'est ce que nous nommons le projet".

 

"Le projet, comme dépassement subjectif de l'objectivité vers l'objectivité, tendu entre les conditions objectives du milieu et les structures objectives du champ des possibles représente en lui-même(c'est Jean-Paul SARTRE qui souligne) l'unité mouvante de la subjectivité et de l'objectivité ".

 

Autrement dit : Pour Jean-Paul SARTRE, il existe deux domaines de l'objectivité : celui qui est donné dès le moment où je suis au monde : c'est ma situation ; mais aussi le champ des possibles qui constituent "des structures, des significations anonymes".

Entre les deux, le projet -qui est le moment subjectif- est négation du donné qui, par l'acte, est dépassé vers une objectivité nouvelle.

 

Par cette analyse, Jean-Paul SARTRE définit en même temps ce qu'est la praxis et ce qu'est la dialectique.

Le praxis est le passage de l'objectif à l'objectif par la médiation de l'homme, : par "l'intériorisation" dit Jean-Paul SARTRE : Sans l'acte humain, sans la négation et le dépassement du donné, sans "le moment" subjectif, on ne peut pas comprendre le processus objectif c'est-à-dire le mouvement de l'histoire.

C'est par l'homme, par la praxis humaine que la dialectique vient au monde : Telle est la portée de la démarche de Jean-Paul SARTRE.

 

Faire de la dialectique la loi immanente de l'histoire, c'est l'erreur du marxisme figé, du marxisme "arrêté" et c'est se condamner à ne rien comprendre à l'essence même du marxisme, l'idée que ce sont les hommes qui font l'histoire :

Si le mouvement de l'histoire est "dialectique", c'est parce que la pratique individuelle est elle-même dialectique dans la mesure où l'acte humain est par lui-même dépassement, négation de la contradiction : L'homme -la conscience- est cet être par qui la dialectique vient à l'histoire.

 

En concevant ainsi la pratique, Jean-Paul SARTRE se veut fidèle à MARX contre le marxisme dogmatique. Il rappelle la 3ème thèse de FEUERBACH : "La doctrine matérialiste selon laquelle les hommes sont un produit des circonstances et de l'éducation ... ne tient pas compte du fait que les circonstances sont modifiées précisément par les hommes et que l'éducateur doit être éduqué lui-même ".

 

Et Jean-Paul SARTRE commente : "ou bien c'est une simple tautologie ou bien c'est l'affirmation de l'irréductibilité de la praxis humaine ; cela signifie que l'éducation doit être une entreprise".

 

 

 

3) L'objectivité de l'histoire : Objectivation et Aliénation

 

a) Question : Que devient le matérialisme ?

 

La découverte de la praxis dialectique de l'homme ne suffit pas pour résoudre philosophiquement le problème. Elle permet de comprendre comment la dialectique vient à l'histoire au travers du moment subjectif de l'acte humain, mais elle ne permet pas de rendre compte du fait que l'histoire est bien un processus matériel.

Jean-Paul SARTRE a élucidé grâce à la compréhension existentielle de l'homme l'aspect dialectique de l'explication marxiste mais n'a-t-il pas laissé de côté le matérialisme ?

N'y-a-t-il pas contradiction, -se demande-t-il- lorsque ENGELS affirme que les hommes font leur histoire sur la base des conditions antérieures (qui sont la base matérielle des changements qui se préparent) et qu'en même temps ce sont eux qui la font et non les conditions antérieures ?C'est cette contradiction qu'il faut dépasser : Si l'on se refuse, comme Jean-Paul SARTRE, à faire de la dialectique la loi immanente de l'histoire, peut-on maintenir en même temps que le dialectique est réellement, matériellement à l'oeuvre dans l'histoire ? - Dès les premières pages de Questions de Méthode, Jean-Paul SARTRE a affirmé son plein accord avec la conception matérialiste de l'histoire. Avant de citer le Texte de L'Idéologie Allemande, il précisait : il ne s'agit pas d'un jeu de concepts mais de l'histoire réelle.

 

Or, l'histoire réelle est comprise par le marxisme sans ambiguïté de façon matérialiste :

 

"Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, ces rapports de production correspondent à un degré de développement de leurs forces productives matérielles, l'ensemble de ces rapports de production constitue la base réelle sur quoi s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées ".

 

Jean-Paul SARTRE veut de bonne foi tenir ce pari qui semble impossible dans les termes de la philosophie "spéculative" : concilier la liberté conçue comme transcendance, pouvoir de négation et la nécessité conçue comme un processus objectif.

Comment le mouvement de l'histoire compris comme dialectique de la praxis individuelle (ou des praxis individuelles) peut-il apparaître en même temps comme réellement objectif ?

 

b) La réponse est un détour

 

La réponse de Jean-Paul SARTRE est claire :

 

- Parce que la praxis humaine est objectivation.

- Parce que le mouvement dialectique original, l'entreprise de produire sa vie, consiste pour l'homme à s'objectiver dans son produit.

 

C'est le propre de l'acte humain - parce qu'il n'est pas pure création mais production, de s'objectiver, de se réaliser dans "son" produit, de sorte que l'homme, en produisant et reproduisant sa vie, en changeant la nature, se contemple lui-même dans un monde qu'il a créé.

 

N'est-ce pas là, demande Jean-Paul SARTRE, la plus profonde vérité du marxisme, de concevoir la praxis comme l'unité vivante de l'extériorité etde l'intériorité, du Multiple et de l'Un, de la phusis et de l'anti-phusis, de l'être dispersé qui par la négation retrouve son Unité ?

 

Comme toute philosophie, le marxisme serait ainsi la réponse au problème de l'Un et du Multiple, sous-tendu par la vision eschatologique d"une réconciliation de l'homme avec la Nature, où la négativité n'aurait plus son rôle, où l'homme pourrait s'épanouir par l'objectivation de lui-même.

Jean-Paul SARTRE cite la phrase de MARX :

"Le règne de la liberté ne commence en fait que là où cesse le travail imposé par la nécessité et la finalité extérieure ; il se trouve donc par delà la sphère de la production matérielle proprement dite ".

 

Ainsi le marxisme, à la fin du compte, serait une philosophie de l'histoire, au même titre que l'hégelianisme.

 

Mais Jean-Paul SARTRE, ne fait pas d'anti-marxisme primaire : son but n'est pas de discréditer le marxisme en lui jetant à la face l'accusation de philosophie de l'histoire.

Il veut montrer que le projet du marxisme, s'il se développe comme philosophie et non comme explication concrète de l'homme et de l'histoire, conduit à l'illusion, incluse dans le projet fondateur de toute philosophie, d'une réconciliation définitive, "idéale", de l'extériorité et de l'intériorité, de la nature et de la pensée, du subjectif et de l'objectif, de l'homme avec le Monde : le communisme est sans doute cet idéal.

Jean-Paul SARTRE ajoute aussitôt : si l'on entrait dans "le règne de la liberté ", qui se situe au delà de la production matérielle de la vie, le marxisme aurait vécu. Une philosophie de la liberté prendrait sa place.

 

Nous citons Jean-Paul SARTRE (Questions de Méthode : page 50) en employant le conditionnel au lieu du futur utilisé par Jean-Paul SARTRE, parce que précisément ce projet du marxisme, qui est celui de toute philosophie et dont Jean-Paul SARTRE a dénoncé l'illusion dans L'Etre et le Néant, n'a pas, pour Jean-Paul SARTRE, de sens concret : "Nous n'avons aucun moyen, aucun instrument intellectuel, aucune expérience concrète qui nous permette de concevoir cette liberté et cette philosophie ".

 

Le marxisme, conclut Jean-Paul SARTRE, n'est donc pas cette philosophie.

 

Comme l'existentialisme, le vrai sens du marxisme pour Jean-Paul SARTRE serait d'expliciter l'expérience concrète ; ce qui signifie -à notre époque, dans cette période historique- l'histoire aliénée :

Il s'agit de comprendre comment - à quelles conditions les hommes font l'histoire comme si en même temps cette histoire leur était "étrangère", comme si elle se développait comme une réalité indépendante d'eux, indépendante de leur volonté.

Combien de fois Jean-Paul SARTRE (et la philosophie contemporaine en général) n'écrit-il pas : "tout se passe comme si ... "

Cela signifie : l'expérience concrète, "naïve", pourrait nous faire croire que le monde est une réalité extérieure à l'homme, que l'histoire est une réalité objective ... , -autrement dit tout nous conduit au matérialisme ..., mais -et c'est là le renversement de toute la philosophie critique inaugurée par KANT- cette attitude matérialiste spontanée n'est qu'un réalisme naïf.

Or, selon Jean-Paul SARTRE, c'est une contradiction concrète que le marxisme, comme l'existentialisme, se propose de comprendre : Le marxisme n'est pas d'abord une philosophie ; en tant que matérialisme historique, c'est une anthropologie : il s'agit de comprendre l'homme, son travail, ses luttes, car c'est cette vie concrète qui constitue l'histoire.

 

On peut alors comprendre l'artifice du détour par lequel Jean-Paul SARTRE a fait semblant de confondre le marxisme avec une philosophie spéculative :

Ce détour a permis de montrer que l'idée marxiste selon laquelle l'homme s'objective dans son produit de sorte que la "production" humaine serait fondamentalement "une création" de l'homme par lui-même au travers de son Produit, et que le monde cesserait d'être "étranger" à l'homme, - cette idée est spéculative. C'est une fausse fenêtre ouverte par MARX sur l'avenir ou sur l'idéal pour résoudre la contradiction entre la liberté et la nécessité !

 

L'idée que l'homme pourrait un jour s'objectiver dans son produit comme l'artiste dans son oeuvre -sans s'y aliéner-, l'idée que l'homme un jour deviendra créateur, n'est qu'une prophétie, une démarche eschatologique.

Dans l'histoire que nous vivons -qui seule peut être l'objet d'une analyse concrète- l'objectivation de l'homme dans son produit ne peut avoir d'autre sens que l'aliénation.

 

L'aliénation est un fait historique, irréductible, qu'on ne peut faire sortir par aucune prestidigitation dialectique d'un autre concept, comme celui de l'objectivation où l'homme se "réaliserait" dans l'acte de production et reconnaitrait sa propre image dans le monde qu'il a créé.

 

"Dans la phrase actuelle de notre histoire, écrit Jean-Paul SARTRE, le travail créateur est aliéné, l'homme ne se reconnait pas dans son propre produit ...

L'aliénation est une réalité historique parfaitement irréductible à une idée ... "

 

Alors, le point de départ de Jean-Paul SARTRE et de l'existentialisme s'éclaire : L'aliénation est un fait qu'on ne peut pas dépasser (sinon par l'imagination speculative). L'objectivation ne peut avoir pour nous que le sens de l'aliénation.

Ainsi, pour Jean-Paul SARTRE, l'aliénation est réellement, concrètement la condition humaine : Tel est le présupposé qui est la base de la démarche existentialiste et de son "anthropologie concrète ".

 

 

4) L'aliénation est la condition humaine :

 

a) Aliénation et existence dans L'Etre et le Néant

 

Nous le savions déjà par la lecture de L'Etre et le Néant : l'En-soi est cette "réalité étrangère" à l'homme, non pas une réalité "naturelle ou sociale " indépendante de la conscience mais ce corrélatif "abstrait" de la conscience qui est comme le phantasme d'un Etre qui lui reste irrémédiablement ETRANGER.

 

On peut comprendre concrètement la philosophie de Jean-Paul SARTRE : d'où viennent les concepts d'en-soi et de pour-soi.

 

- Dans le mirage de l'En-soi, Jean-Paul SARTRE "cristallise" en une entite abstraite, toutes les réalités concrètes qui, en devenant étrangères aux hommes aliénés, ont revêtu l'aspect de réalités abstraites : Son travail devenue activité abstraite, ses produits devenus valeurs marchandes, les autres hommes devenus "des étrangers", la domination politique s'incarnant dans le pouvoir anonyme de l'Etat, l'histoire des rapports de production devenue l'évolution du système ...

 

- Alors, le pour-soi apparaît, face à l'en-soi inerte, indéterminé, -parce qu'abstrait- comme simple négation vide ou néantisation de l'en-soi : en effet,l'homme, qui n'est pas engagé dans la lutte contre cette réalité étrangère, s'apparait à lui-même, comme individu abstrait, vidé de toute réalité : dans le solipsisme d'un cogito pré-réflexif, il n'existe que pour-soi.

Toutes les analyses de L'Etre et le Néant : du désir à l'agir en passant par la passion, décrivent toutes les attitudes concrètes comme des structures du pour-soi et viennent confirmer sur pièces justificatives le caractère fondamental, irréductible de l'aliénation qui transforme la vie humaine en une passion inutile

 

b) Aliénation et histoire

 

Ce qui est vrai de L'Etre et le Néant est aussi vrai, quand Jean-Paul SARTRE rencontre la réalité de l'histoire, de l'analyse qu'il propose de la dialectique de la praxis historique.

C'est de l'aliénation qu'il faut partir pour comprendre la dialectique et l'objectivité de l'histoire.

Il n'y a pas de contradiction entre la praxis humaine -le fait que ce sont les hommes qui font l'histoire - et l'objectivité de l'histoire - le fait que tout se passe comme si l'histoire se développait indépendamment de la volonté des hommes-, car c'est l'homme lui-même, le pour-soi, qui fait apparaitre l'en-soi comme une réalité pourvue de sens et de valeur.

 

La contradiction n'est pas entre deux réalités indépendantes l'une de l'autre, dont la relation serait toute d'extériorité : Elle est à l'intérieur même de l'homme. C'est la praxis, qui fait surgir ce monde comme un objet ou comme un obstacle. C'est la "production" humaine qui fondamentalement, constitue "son produit" comme une réalité "étrangère".

Si l'on oublie le mouvement dialectique par lequel l'individu, dans l'acte même, nie le donné pour lui donner un sens, c'est alors seulement que la dialectique apparait comme le mouvement d'une histoire étrangère, indépendante de l'homme.

Jean-Paul SARTRE écrit : "Si l'on se refuse à voir le mouvement dialectique dans l'individu lui-même et dans son entreprise de produire sa vie, de s'objectiver, il faudra renoncer à la dialectique ou en faire la loi immanente de l'histoire ".

 

5) Le passage à l'idéalisme

 

a) L'aliénation n'est plus économique : elle a un sens "humain".

 

- Comment Jean-Paul SARTRE peut-il affirmer que le monde est "une réalité étrangère", -donc extérieure à la conscience- sans reconnaître en même temps que cette réalité est matérielle ?

- Comment peut-il comprendre l'action comme un engagement individuel et non comme une lutte économique et sociale contre cette réalité ?

Le mot "Entreprise" que nous retrouvons pour la seconde fois dans les analyses de Jean-PaulSARTRE est éclairant : Jean-Paul SARTRE a commencé par reconnaitre la vérité du matérialisme : à la base de l'histoire se trouve la production matérielle de la vie.

Mais, subrepticement, la production change de sens : Ce n'est plus la production de la vie matérielle, autrement dit : une nécessité vitale, qui est à la base de l'histoire mais une production humaine c'est-à-dire une "entreprise". La production matérielle de la vie (c'est-à-dire, chez MARX, la nécessité pour les hommes de produire leurs moyens de subsistance) devient pour Jean-Paul SARTRE "l'entreprise de produire sa vie".

Si l'on voulait ironiser, on dirait : "une libre entreprise" ; mais l'expression n'a pas qu'une simple connotation critique :

 

Jean-Paul SARTRE est victime de la même illusion que ceux qui ne subissent pas la contrainte de l'exploitation, ceux pour qui l'aliénation n'est pas "économique", et ne consiste pas en la nécessité de travailler -d'aliéner leur travail- pour vivre.

A ceux-là, comme à Jean-Paul SARTRE, leur activité apparait comme une Entreprise, comme l'expression d'une liberté ou d'une volonté. La production est "humaine" et l'aliénation, dont ils subissent les effets "indirectement", leur apparait comme le mouvement par lequel ils doivent surmonter l'obstacle, "dépasser" le réel vers le possible pour accroître le champ de leur liberté, de leur entreprise.

L'objectivité, pour eux, n'a pas le sens de la nécessité mais celui d'un objectif qui est le corrélatif d'un projet. Et, cet objectif, qui "réalise" le projet, quand il est atteint, devra être dépassé vers un nouvel objectif, choisi parmi le champ des possibles.

 

Le mouvement dialectique apparait bien alors comme prenant sa source "dans l'individu lui-même, en tant qu'il produit sa vie".

C'est le vécu de l'entrepreneur (du capitaliste) que Jean-Paul SARTRE exprime dans sa philosophie : il traduit la façon dont cet entrepreneur vit son activité et la conscience qu'il en prend sous forme d'une liberté individuelle.

 

Est-ce à dire que cet homme, qui est "un entrepreneur" ne subit pas l'aliénation, ne connait pas la contradiction entre le subjectif -incarné dans le projet- et la réalité que le projet vise à transformer ?

Certes non, mais à cet entrepreneur s'applique ce que Jean-Paul SARTRE voudrait faire valoir pour l'homme en général "la contradicition n'est pas figée, il faut la saisir dans le mouvement de la praxis".

Le "libre" entrepreneur subit les contraintes économiques, mais, en même temps, au travers de son entreprise il a conscience d'être "un acteur" de la vie économique.

 

Nous comprenons ainsi comment l'objectivité de l'histoire se concilie avec la praxis individuelle, avec la liberté de l'individu abstrait.

Dès le moment où l'objectivité, loin d'être une réalité extérieure et indépendante - n'est que l'objectivation du produit de la praxis, qui lui est devenu étranger ou l'oeuvre de la liberté qui ne peut s'exercer qu'en s'alienant, la praxis est bien cette dialectique, essentielle à l'existence humaine qui obéit à l'exigence interne de dépasser ses propres résultats, ses propres produits qui lui sont devenus étrangers, - ce qui traduit parfaitement dans la réflexion philosophique le point de vue de l'entrepreneur.

 

La dialectique historique est tout entière dans la praxis, que Jean-Paul SARTRE définit, nous l'avons vu, comme le passage de l'objectif à l'objectif par l'intériorisation : dépassement subjectif de l'objectivité vers l'objectivité.

 

 

b) Le passage à l'idéalisme.

 

En d'autres termes, dans cette "compréhension du vécu" - cette conscience fausse de l'action individuelle (qui est celle de l'entrepreneur capitaliste), il est normal que l'idéalisme revienne en force.

Mais la réflexion philosophique est celle d'un intellectuel qui porte le coeur à gauche.

Et, Jean-Paul SARTRE voulant marquer son accord avec le marxisme, pourra écrire que "le subjectif apparait comme un moment nécessaire du processus objectif".

 

Mais il ne faut pas s'y tromper :

 

Le moment subjectif est le projet de l'individu, qui est situé "dans des conditions matérielles (économiques et sociales) qui gouvernent les relations humaines "mais" pour devenir les conditions réelles de la praxis, ces conditions matérielles doivent être vécues dans la particularité de la situation individuelle ".

 

Et "finalement (c'est Jean-Paul SARTRE qui s'exprime) toute cette objectivité se rapporte à une réalitévécue : le projet, la décision de dépasser cette situation "objective" vers une autre objectivité dépend de l'épreuve du vécu, de la façon dont tel ou tel individu (en fonction de toutes les particularités de son individualité et de sa situation) "ressent" sa situation."

 

De même, l'objectif qui se présente comme le but de l'action, va s'extérioriser dans un résultat, dans une nouvelle objectivité ; mais, de la même façon "cette nouvelle objectivité, à titre d'objectivation, extériorise l'intériorité du projet comme subjectivité objectivée ".

"Ce qui veut dire à la fois, explique Jean-Paul SARTRE , 1) Que le vécu (qui est au point de départ du projet), trouve sa place en tant que tel dans le résultat. 2) Que le sens projeté de l'action apparait dans la réalité du monde pour prendre sa vérité dans le processus de totalisation ".

 

Cette explication nous permet de mettre à jour la signification qu'il donne à la dialectique et en même temps à l'histoire :

 

En ce qui concerne la dialectique, l'analyse du "projet" révèle clairement sa portée :

Le projet apparait bien comme un moment subjectif dans un processus objectif, c'est-à-dire "comme une médiation entre deux moments de l'objectivité ".

Mais, à l'analyse, l'on s'aperçoit que c'est le projet qui, au travers du vécu, donne son sens à la situation c'est-à-dire aux conditions objectives dans lesquelles il prend naissance : Ainsi, au point de départ, l'objectivité est le vécu de la situation.

L'objectivité, telle que Jean-Paul SARTRE l'entend, c'est bien la façon dont l'entrepreneur appréhende les conditions économiques (la conjoncture du marché), dont il doit tenir compte dans l'établissement de son projet.

 

De même la réalisation est celle d'un objectif librement déterminé par l'entrepreneur. C'est bien ce que Jean-Paul SARTRE exprime en disant que le projet est dépassement de l'individu vers son avenir : Ainsi, au point d'arrivée, dans la mesure où l'action est non pas la production ou la transformation d'une réalité extérieure -naturelle ou sociale- mais "l'objectivation d'un sens projeté, l'objectivité ne fait qu'extérioriser l'intériorité du projet " : elle n'est qu' "une subjectivité objectivée".

 

Et ainsi, toute l'action, toute la pratique (au travers de la conscience de l'entrepreneur) apparaissent, de part en part, -depuis le projet qui prend en compte la conjoncture jusqu'à l'objectif qui est le but à atteindre- comme un processus individuel.

 

En fin de compte, le projet -le moment subjectif- loin d'être, comme il apparaît, une médiation entre deux moments objectifs, constitue, à lui seul, toute la praxis : la dialectique, loin d'être la loi interne d'un processus objectif n'est que l'expression "au monde" de l'existence humaine.

Jean-Paul SARTRE ne peut être plus clair quand il écrit : "Seul le projet peut rendre compte de l'histoire c'est-à-dire de la créativité humaine ".

Et il commente ainsi :

"Ou bien l'on fait de la dialectique une loi céleste qui s'impose à l'Univers, une force qui engendre par elle-même le processus historique (et c'est retomber dans l'idéalisme hégelien).

Ou bien l'on rend à l'homme singulier son pouvoir de dépassement par le travail et par l'action ".

"Si l'on refuse à voir le mouvement dialectique originel dans l'individu et dans son entreprise de produire sa vie, de s'objectiver , il faudra renoncer à la dialectique ou en faire la loi immanente de l'histoire ".

 

 

6) Qu'est-ce que l'histoire ?

Ou : la liquidation du matérialisme historique.

 

Cette analyse de Jean-Paul SARTRE, dont la conclusion est sans équivoque, nous permet de répondre à la seconde question : Si la dialectique est dans l'individu et non dans l'histoire, qu'en est-il de l'objectivité de l'histoire ? Sans la dialectique comme loi interne du processus historique, peut-on encore légitimement parler de matérialisme historique ?

 

Si l'on pose la question : - L'histoire a-t-elle un sens ?

Jean-Paul SARTRE répond : Le sens est toujours le sens projeté de l'action d'un individu singulier.

Et il ajoute :

"Ce sens projeté par l'individu dans l'action apparait dans la réalité du monde pour prendre sa vérité dans le processus de totalisation ".

"Rendre à l'homme singulier son pouvoir de dépassement par le travail et par l'action - (ce quiest à proprement parler la dialectique)-, c'est la seule solution qui permet de fonder dans le réel le mouvement de totalisation ".

 

Si ce sont les praxis individuelles qui font l'histoire, au travers de leurs projets singuliers, Qu'est-ce que l'histoire ? - Rien d'autre que "la Résultante de l'affrontement des Projets individuels".

Tous les individus, chacun à partir de sa situation, telle qu'elle est vécue par lui, nient et dépassent la situation vers un nouveau sens projeté par leur action dans le futur.

 

Nous le savons : c'est par la dialectique, essentielle à l'existence (qui s'exprime dans la praxis) qu'il y a un mouvement, un processus historiqueMais il faut aller plus loin : c'est par l'homme qu'il y a "histoire" : L'histoire n'est rien d'autre que la totalisation des activités humaines.

 

Comment comprendre cette totalisation ?

 

Là encore, il ne faut pas s'y tromper :

Si l'on devait concevoir ce mouvement comme un processus "objectif", indépendant des praxis humaines, cette totalisation nous conduirait à l'idée "hégelienne" d'une fin de l'histoire, exactement de la même façon que la dialectique conçue comme une loi immanente de l'histoire nous conduisait à l'idée hégelienne d'une finalité.

L'on serait alors victime de cette illusion de totalisation de l'Etre qui hante toute philosophie et que HEGEL a menée à son terme.

 

Et là encore, nous explique Jean-Paul SARTRE, pour détruire cette illusion, il faut revenir à la découverte irremplaçable de l'existentialisme : De même que le sens d'un Monde vient à être par la transcendance : négation - dépassement du donné, qui définit l'ek-sistence humaine ;

de même, le temps vient au Monde par l'homme sous la forme d'une histoire.

C'est la praxis humaine qui donne un sens au passé en le dépassant vers un sens à venir ; mais cette dialectique, nous l'avons vu, n'est pas le passage d'une objectivité vers une autre par la médiation du "sujet". Car c'est le sujet qui fait être le passé en le dépassant et qui fait surgir un avenir par son projet.

 

Le temps n'est donc pas une réalité objective, matérielle en laquelle l'homme n'interviendrait que comme une médiation. C'est l'expression - "l'objectivation d'unetemporalisation originelle" qui constitue la structure même de l'existence.

 

Dans une note de Questions de Méthode, Jean-Paul SARTRE précise clairement :

 

"On doit comprendre que ni les hommes ni leurs activités ne sont dans le temps mais que le temps, comme caractère concret de l'histoire est fait par les hommes sur la base de leur temporalisation individuelle ".

 

On ne peut être plus clair : L'histoire n'est pas une réalité objective, matérielle, indépendante de l'homme, parce que, sans l'homme, il n'y aurait pas ce qu'on appelle : Le temps.

 

Dès lors, ce qu'on appelle l'histoire, c'est l'objectivation des existences singulières, dont la transcendance est essentiellement et originellement "temporalisation".

 

C'est, sans aucun doute, la liquidation sans équivoque du matérialisme historique.

 

Mais Jean-Paul SARTRE soutient encore que le "matérialisme historique", qui considère l'histoire comme un temps objectif, comme une réalité indépendante de l'homme n'est que l'expression d'un marxisme mort, d'une "dialectique arrêtée " .

Il écrit dans la même note :

Ce marxisme arrêté "opère la totalisation des activités humaines à l'intérieur d'un continuum homogène qui n'est autre que le temps du rationalisme cartésien ".

 

Cette remarque nous permet d'aller plus loin dans l'analyse et dans notre dénonciation de la démarche existentialiste comme retour pur et simple à l'idéalisme :

 

La liquidation du matérialisme historique n'est pas seulement retour à l'idéalisme : elle débouche directement sur l'irrationalisme : en repensant le matérialisme, sous prétexte d'échapper à l'idéalisme rationnel de HEGEL, Jean-Paul SARTRE restaure l'idéalisme subjectif.

 

Si l'analyse de la notion d'existence appliquée à la vie individuelle conduisait MERLEAU-PONTY à la leçon de PASCAL : Misère et grandeur de l'homme,

L'analyse de la notion d'existence, appliquée à la dialectique historique des praxis individuelles, conduit Jean-Paul SARTRE directement à l'idéalisme irrationnel de BERGSON.

 

L'histoire, objectivation de l'existence individuelle, n'est qu'un processus de totalisation ; mais L'Etre et le Néant nous avait prévenu : Comme l'existence, parce qu'elle n'est que l'objectivation de l'existence, l'Histoire est une "totalité détotalisée".

 

MERLEAU-PONTY éclaire sous son vrai jour la portée de ce retour à l'idéalisme :

 

"L'évènement révolutionnaire reste contingent. La décomposition du capitalisme peut conduire le monde non pas à la révolution mais au chaos, si les hommes ne comprennent pas la situation et ne veulent pas intervenir, comme un accouchement peut se terminer par la mort de la mère et de l'enfant si quelqu'un n'est pas là pour aider la nature ".

"La pratique marxiste n'a pas d'autre support que la coexistence des hommes ".

 

En partant du héros contemporain, MERLEAU-PONTY exprime lucidement le sens que l'existentialisme , -à cette étape de l'histoire- a pu donner à la situation, telle qu'elle est vécue par le philosophe, toujours lointain, absent de la pratique réelle, matérielle et sociale par laquelle se fait l'histoire :

 

"Ce philosophe - ou ce héros (comme on voudra) a l'expérience du hasard, du désordre et de l'échec, de 36, de la guerre d'Espagne, de juin 40. Il est dans un temps où les devoirs et les tâches sont obscurs. Il éprouve, mieux qu'on ne l'a jamais fait, la contingence de l'avenir et la liberté de l'homme.

Tout bien considéré, rien n'est sûr : ni la victoire encore si lointaine ni les autres, qui ont souvent trahi .

Le héros des contemporains, ce n'est plus Lucifer, ce n'est pas même Prométhée. C'est l'homme".

 

 

 

7) Les évènements historiques, tels qu'ils sont "compris" par l'existentialisme.

 

Il faut marquer ici un temps d'arrêt pour comprendre cette vision du monde et de l'histoire, puisque les existentialistes eux-mêmes l'expriment comme la philosophie de ces "Temps Modernes " qui commencent en 1936 pour nous conduire jusqu'en 1958, - deux dates qui sont des repères historiques : l'espoir de 1936 et le début de la Vème République (gaullienne) en passant par l'épreuve de la guerre, l'expérience de la résistance et les déceptions qui ont suivi la libération.

 

"Expérience du hasard, du désordre et de l'échec", écrit MERLEAU-PONTY, conduisant à une double prise de conscience : celle de la contingence de l'histoire : l'avenir obscur et incertain et celle de la liberté de l'homme : sa responsabilité historique.

 

La lecture des Temps Modernes, de Sens et Non-Sens, d'Humanisme et Terreur traduisent la "réflexion" de toute cette période historique dans cette vision de l'histoire et cette conception de l'homme.

 

 

En restant fidèle à l'expression qu'ils en donnent :

 

1936 fut l'apparition de la classe ouvrière sur la scène de l'histoire, faisant naitre l'espoir d'une révolution se profilant dans le futur prochain, dans un mouvement qui rassemble aux côtés de la classe ouvrière toutes les forces politiques confondues dans une gauche unie ...

 

La Guerre d'Espagne prolongeait cet espoir au delà des frontières, faisant naître l'idée d'une solidarité des peuples, et peut-être, au delà, d'une révolution qui ne "s'arrêterait" pas, comme celle de 1917, dans un seul pays ...

La non-intervention, puis l'écrasement des républicains espagnols par les forces réunies du fascisme, ne fut pas une décision politique de la social-démocratie au gouvernement : non pas une trahison mais une déception de l'histoire !

 

On "croyait" à la paix, à la veille de la guerre ... La meilleure preuve, c'est que les communistes français eux-mêmes vécurent le pacte germano-soviétique comme une chance de la paix. C'est après coup seulement que la guerre de 1940 apparut comme la conséquence "inéluctable" du fascisme se révélant comme l'expression politique des contradictions du capitalisme parvenu au stade de l'impérialisme ...

C'est rétrospectivement que la formule : "plutôt le fascisme que le Front Populaire" est apparue comme une position objective de la grande bourgeoisie française ...

Tous les français ont d'abord vécu la défaite "écrasante" comme un évènement obscur.

 

Tout le monde sait que la résistance ne fut pas un mouvement historique univoque mais bien la résultante de praxis multiples qui trouvaient leur motivation dans les multiples façons dont les français avaient "vécu" la défaite ...

Longtemps les français ont vécu cette situation dans l'incertitude.

La collaboration n'est devenue une "trahison objective" qu'à partir du moment où la possiblité de la victoire des alliés est devenue une "probabilité" ...

 

Le mouvement, "unanime" en apparence, de la libération, malgré les "erreurs" de l'épuration confondant responsabilité et culpabilité, fit naître le nouvel espoir en France d'un rassemblement des forces "progressistes" qui dessinait, au delà de l'objectif de redressement national, la perspective d'un changement historique ...

 

La reconnaissance, là encore unanime, du rôle décisif joué par l'Union Soviétique dans la Victoire contre le fascisme pouvait être "interprétée" comme une "contestation" du pouvoir "international" des monopoles capitalistes qui avaient soutenu le fascisme ... et la perspective d'un autre avenir pour l'humanité ...

 

Le tournant politique de 1947 en France, la réaction de l'Amérique et l'instauration de la Guerre Froide entre deux blocs, faisait apparaitre l'impérialisme, non plus comme le seul sens de l'évolution du capitalisme mais bien comme l'aliénation "historique" de tout système de pouvoir ...

 

Ce fût pour l'existentialisme la découverte du fait que l'aliénation n'est pas seulement le sens de l'existence "individuelle" mais que l'histoire elle-même est l'objectivation de la liberté dans un monde où elle s'aliène.

Derrière le temps objectif de l'histoire qui n'est que la figure de l'aliénation, il faut redécouvrir la temporalité comme "transcendance" ou négativité de l'homme :

L'action -la pratique-, loin d'être l'intervention des hommes dans

l'histoire, est à proprement manifestation "intempestive" de la liberté ...

L'envers de cette liberté, la face "objective" de cette manifestation, de cette contestation subjective, c'est la contingence de l'histoire.

Ces contestations et ces praxis "individuelles" qui trouvent chacune leur motivation dans le vécu de leur situation singulière, font de tout évènement historique un résultat "statistique" ... Le sens de l'histoire, c'est la probabilité d'un avenir.

 

Cette démarche de l'existentialisme n'est qu'une étape de la contestation-destruction de l'histoire.

 

En effet, la probabilité est aussi un jeu.

 

Quelques décennies plus tard, les médias vont devenir le moyen d'intervenir "pratiquement" dans l'histoire, pour ainsi dire "en créant" l'évènement.

 

Alors, pour "détruire" l'objectivité de l'histoire, le philosophe idéaliste n'a plus besoin de soutenir la thèse de la contingence de l'histoire, où s'exprime le hasard de la rencontre des praxis individuelles.

Il n'a plus besoin de faire apparaitre l'évènement historique comme un résultat statistique.

 

La probabilité n'est pas le sens de l'histoire, comme si l'histoire était la combinaison d'évènements qui ont réellement lieu en dehors de nous : ce serait continuer à croire que le signe (où s'exprime le sens) renvoie à "un réel" indépendant du signe.

 

Mais, le réel est-il autre chose qu'un système de signes, dont toute la réalité est dans leur fonction de "simulation". Encore faut-il s'entendre : simulation ne signifie pas dissimulation comme s'il y avait une réalité dont le vrai sens serait à découvrir.

Les médias ne désinforment pas. Il suffit qu'ils informent pour qu'il y ait évènement.

 

"Tous les médias et le scénario officiel de l'information sont là pour maintenir l'illusion d'une évènementialité, d'une réalité des enjeux, d'une objectivité des faits " : "Le réel s'évanouit pour laisser place à une image plus réelle que le reste". "Le réel, c'est le médium lui-même, écrira Jean BAUDRILLARD.

 

La probabilité n'est que l'art de combiner les signes, - combinaison qui constitue l'hyper-réalité de l'évènement.

L'histoire n'existe plus.

Nous sommes entrés dans l'ère du jeu, de la civilisation ludique.

 

" C'est la substitution au réel des signes du réel c'est-à dire une opération de dissuasion de tout le processus réel par son double opératoire, machine signalétique métastable programmatique, qui offre tous les signes du réel et en court-circuite toutes les péripéties ".

 

Tel sera le dernier avatar de l'idéalisme dans l'oeuvre de Jean BAUDRILLARD.

 

 

 

 

 

 

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