Analyse des concepts marxistes

 
 
 
ANALYSE DES CONCEPTS MARXISTES
 
La production matérielle de la vie/  Les forces productives  et les rapports de production/ L’unité du mode de production / La lutte des classes
 
 
I. De l’anthropologie à l’histoire : la production matérielle de la vie
 
S'employant dans L'Idéologie Allemandeà élaborer les concepts d’une compréhension matérialiste de l’histoire, Marx commence par mettre entre parenthèses toute idée préconçue de l’homme : d’une essence humaine, en mettant en place les bases d’une anthropologie matérialiste.
 
Lorsque le philosophe commence à réfléchir, il oublie une vérité qui, comme l’écrit Lucien Sève, a “la pauvreté  de l’évidence”, à  savoir que, pour pouvoir penser et philosopher, il faut d’abord “être à  même de vivre”.
 
Pour vivre, - écrit Marx - il faut avant tout boire manger, s’habiller et quelques autres choses encore”. Ainsi “le premier fait historique est la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même, et c’est même là  un fait historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit, aujourd’hui encore comme il y a des milliers d’années, remplir jour par jour, heure par heure, simplement pour maintenir les hommes en vie”.
 
Autrement dit : la présupposition de toute existence humaine, de toutes les anifestations “humaines”, c’est l’activité de production matérielle.
 
 
Si l’histoire ne saurait être comprise autrement que comme la production par les hommes de leur vie matérielle, il n’en reste pas moins que la base concrète et le réel moteur de cette histoire restent une énigme.
Résoudre cette énigme, tel est l’objet de l’analyse de Marx. Pour éviter le piège des idées qui sont liées à la conscience que nous prenons de la réalité – historique et sociale –te lle que nous vivons ( qu’il s’agisse de la nature, de la société ou de l’histoire), il élabore des concepts nouveaux pour mettre à jour ce qui est « la base concrète » de notre histoire.
 
Le bond humain par rapport au règne animal, c'est le fait que l'homme, qui ne peut pas survivre sans produire ses moyens d'existence doit entrer en rapport avec d'autres hommes pour produire ces moyens.
Pour les hommes, produire leur vie est un rapport double :
D'une part un rapport avec la nature qu’ils doivent transformer pour produire leurs moyens d’existence, mais aussi, indissolublement, un rapport social, dans la mesure où la production exige l'action conjuguée, la coopération des individus.
 
Qu’est-ce que la société ? - Ce n’est pas un “milieu social” qui ne serait qu’une autre forme, plus complexe, de ce qu’est le milieu naturel pour l’animal. C’est l’ensemble des rapports (sociaux) réels que les individus entretiennent entre eux dans le procès sans cesse renouvelé de la production de leur existence commune. Dénonçant le présupposé de toute l’économie et de la philosophie politique antérieures, Marx écrit dans lesGrundisse :
 « La Société n'est pas constituée d'individus, mais exprime la somme des rapports où ces individus se situent les uns par rapport aux autres. »
 
Le propre du développement de l'humanité, c'est en produisant ses conditions d'existence, de produire avec la nature et entre les hommes une infinité de rapports sociaux, qui vont des rapports de travail -déterminants dans la structure des vies individuelles-  aux rapports familiaux, aux relations de couple, aux rapports scolaires, aux rapports juridiques et politiques, aux rapports entre les peuples etc.
 
Quelle que soit la richesse de ces rapports, il faut. reconnaître les rapports des hommes entre eux dans la production de la vie matérielle sont la base de toute formation sociale,  ce  que Marx appelle un mode de production :.
 
II.L’analyse marxiste du mode de production : les concepts de forces productives et de rapports de production
 
A l’analyse, si on considère le mode de production du côté du rapport avec la nature, c’est l’ensemble des forces productives, c'est à dire les moyens que les hommes mettent en œuvre pour produire leur vie: leurs conditions d’existence.
Et si, au lieu de regarder la production du côté des rapports de l'homme avec la nature, on la regarde du côté des hommes, ce mode de production est l’ensemble des liens, des rapports qui se sont instaurés entre eux pour mettre en oeuvre leurs forces productives.
 
I.Le concept de forces productives  est élaboré par Marx pour échapper à l’illusion idéologique par laquelle la production matérielle,  réduite aux instruments de production,  nous apparaît aujourd’hui sous la forme de la technique comme une réalité indépendante des rapports sociaux 
Or que sont concrètement les forces productives ?
 
1) les instruments de production n’existent pas en eux-mêmes, indépendamment du mode de production défini par des rapports sociaux déterminés. Marx écrit : « Assolements, engrais artificiels, machine à vapeur, métier à tisser mécanique ne peuvent être séparés de la production capitaliste, pas plus que les outils du sauvage et du barbare ne peuvent l’être de sa production. »
 
2)La nature elle-même fait partie des forces productives : s’il n’y avait pas de forces naturelles, les hommes ne pourraient « forcer » la nature à produire. Ainsi « la nature est en elle-même indépendante de tout mode de production particulier ; mais c’est le mode de production qui « découpe », dans l’ensemble qu’elle constitue, la nature en tant que force productive concrète qui lui correspond – ainsi les ressources du sous-sol ou les chutes d’eau ne commencent à « exister » en tant que forces productives qu’à un stade donné du développement économique.
 
3) Mais c’estle troisième élément des forces productives, qui constitue l’originalité du concept élaboré par Marx : ce sont les hommes eux-mêmes. Si on l’oubliait, il faudrait rappeler que, dans les sociétés esclavagistes, ils sont la force productive essentielle. Or, les hommes en question ne sont pas des individus abstraits, mais des producteurs historiquement concrets -esclaves, serfs, artisans, prolétaires-, dont l’individualité est entièrement liée aux rapports sociaux qui déterminent leurs capacités, leurs façons d’être et de penser.
Ainsi les forces productives considérées non dans l’abstrait, mais dans leur réalité historique, sont toutes en elles-mêmes des rapports sociaux, des rapports de production.
 
II. Le concept élaboré par Marx de rapports de production est destiné à échapper  à l’illusion par laquelle les rapports sociaux nous apparaissent comme des structures sociales indépendantes des forces productives 
Il est clair d’abord que les structures sociales « correspondent » à des forces productives déterminées et en particulier à un certain état d’évolution des techniques : « « les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent tous leurs rapports sociaux ».
 Si, par suite de l’illusion qui fait apparaître la technique comme une réalité indépendante, on réduit les forces productives aux instruments de production, on est tout près d’être victimes de l’illusion inverse, selon laquelle, par un « déterminisme technologique », l’évolution des forces productives, en l’occurrence des techniques de production, serait une variable indépendante qui produirait les structures sociales correspondantes, lesquelles, à leur tour, généreraient les superstructures : institutions et idées.
C’est cette illusion qui a donné lieu à la déviation « stalinienne » du marxisme, selon laquelle il y aurait une « loi de correspondance nécessaire » entre le niveau de développement des forces productives et les structures sociales, permettant de comprendre comment se produit ( pour ainsi dire mécaniquement) une révolution, quand la structure des rapports sociaux fait obstacle au développement des forces productives.
 
Que signifie donc le fait que les structures sociales « correspondent » à des forces productives déterminées ?
 La réponse à cette question contient toute la novation de l’analyse marxiste :
Si les structures sociales correspondent aux forces productives, cela ne signifie pas que les forces productives génèrent des structures sociales, mais bien que les rapports sociaux, avant d’apparaître comme des structures indépendantes de la production, ne sont rien d’autre que des « rapports de production . Ils ne sont que l’autre face de la production, qui exige que les hommes instaurent entre eux, des rapports :  une répartition des tâches, qui soient adaptés aux nouveaux moyens de production ,aux nouveaux instruments de travail qu’ils ont créés.
Ce qui se manifeste à travers les rapports de production, c’est le caractère social du travail, qui n’est que l’autre face de la production matérielle.
 
 
 Si l’on y regarde de plus près (en suivant l’analyse de Lucien Sève), on est amené à constater que les deux aspects du mode de production, tout en étant différents, constituent, dans la réalité, une unité indissoluble.
 
« Ainsi, explique L.Sève, « forces productives et rapports de production ne sont que des abstractions en dehors de leur unité contradictoire au sein d’un mode production historiquement déterminé. Décrire un mode de production en faisant l’inventaire de ses forces productives, c’est le considérer comme un mode de rapports des hommes avec la nature. Le décrire en caractérisant les rapports de production, c’est le considérer comme un mode de rapports des hommes entre eux ». Si l’on sépare ces deux faces du mode de production, c’est alors qu’on établit un lien de causalité mécanique entre eux comme s’il s’agissait de deux réalités distinctes..
S’il y a un lien entre ces deux aspects que distingue l’analyse, c’est que, dans la réalité, ils sont effectivement, indissolublement unis. 
Cette réalité où se trouvent unis ces deux aspects de la production par les hommes de leur vie matérielle, est bien connue : c’est la « division technique du travail » ».
La division technique de travail est  la forme immédiate sous laquelle les forces productives sont des rapports sociaux.
 
 
III.La contradiction et le moteur de l’histoire
 
1) La contradiction
 
Le point de vue historique confirme l’analyse abstraite: la spécificité du lien qui unit les hommes à la nature, c’est d’être un rapport double : on ne peut pas comprendre le rapport des hommes à la nature sans analyser leurs rapports entre eux, et, réciproquement, on ne peut comprendre le rapport entre eux sans analyser leur rapport à la nature
L’unité que constitue ce rapport double est le lieu d’une contradiction qui est le moteur du procès de développement de l’humanité :
Les hommes ne peuvent survivre qu’en produisant socialement leurs moyens et leurs conditions d’existence. Cela signifie fondamentalement qu’il n’y a pas de limite au procès de transformation et de domination de la nature ; mais cela veut dire, en même temps que, dans ce procès, essentiellement social, il est décisif que les hommes adaptent sans cesse leurs rapports entre eux aux nouvelles conditions qu’ils produisent eux-mêmes, aussi bien dans la production que dans la répartition des produits.
Insistons sur la contradiction : Le procès est illimité par lequel les hommes (l’humanité ou l’espèce humaine) accroissent leur domination sur les forces de la nature ; mais ce procès est accompli par des générations successives, qui,  doivent  partir des conditions antérieures et les remettre en cause, en particulier les rapports instaurés entre les hommes qui correspondaient à un certain niveau de la production : c’est dans un temps limité que chaque génération peut concourir ainsi, par son activité propre, à la transformation des conditions de vie de l’espèce.
La contradiction entre le caractère illimité du procès de développement de l’humanité et les transformations limitées, nécessairement partielles, accomplies par chaque génération, n’est résolue que par la succession indéfinie des générations, qui constitue l’histoire humaine : elle n’est jamais « dépassée ». On peut se représenter une histoire sans conflits (opposant classes, ethnies ou nations) ; mais, il ne saurait y avoir un procès de développement de l’humanité sans cette fondamentale contradiction.
Cette contradiction entre les forces productives et les rapports de production, entièrement liée au rapport spécifique des hommes à la nature inséparable de leurs rapports entre eux , est dès les origines et reste aujourd’hui encore le moteur de l’histoire.
Le moteur de « notre » histoire, c’est bien la contradiction qui est au cœur du  mode de production.
 
 
2).De la contradiction à l’antagonisme
 
Comme nous l’avons analysé ci-avant, dans la production matérielle de leur vie deux exigences  s’imposent aux hommes: celle de transformer ce monde pour améliorer sans cesse leurs conditions d’existence (celle de l’espèce et de la vie humaines), et celle d’instituer entre eux les rapports qu’ils doivent mettre en place et perpétuer pour assurer cette production commune. Il y a bien une contradiction entre ces deux exigences, serait-ce, seulement, parce que  les forces et les moyens qu’ils mettent en œuvre, à un stade donné, ne produisent pas directement, automatiquement, les rapports qui sont adaptés au niveau des forces productives et qu’ils doivent toujours pour les adapter remettre en cause les rapports existants.
Rien n’interdit de concevoir que cette contradiction puisse être (toujours provisoirement) résolue, - sans conflit majeur - dans la mesure où les hommes, maîtres de leurs rapports, pourraient réaliser consciemment la répartition des tâches et leurs rapports entre eux.
Force est de constater qu’historiquement les choses se sont produites autrement A partir du moment où l’appropriation privée des moyens de production a généré une division sociale entre les hommes telle qu’une partie d’entre eux a cessé de participer à la production, pour instaurer sa domination sur l’ensemble des forces productives ; non seulement les instruments de production mais les producteurs eux-mêmes, la division technique du travail se transforme en division sociale du travail
 
La contradiction entre les deux exigences liées à la production par les hommes de leur vie matérielle se transforme alors en antagonisme.
 L’exigence, propre à l’espèce humaine, d’accroître sans cesse sa domination de la nature pour rendre toujours plus humaines les conditions de son existence,, qui s’exprime dans le développement des forces productives, s’impose comme une nécessité qui ne laisse pas de jouer le rôle de moteur de l’évolution. Mais cette évolution qui est celle de l’humanité, entre en conflit avec une tout autre nécessité : celle de perpétuer les rapports qui, ayant permis cette évolution (ce progrès de l’espèce humaine dans son procès de domination de la nature), ne peuvent être mis en œuvre que par ceux qui sont maîtres des forces productives..
 
 
3) De l’antagonisme à la lutte de classes
 
Le moment, historiquement décisif, est celui de l’appropriation privée des moyens de production, qui « divise » les hommes en deux classes, dont l’une, chargée de la production, devient partie intégrante des forces productives, pendant que l’autre est « libérée » du travail, n’ayant plus que le souci de gérer la production pour l’accroître à son profit ; la division n’est plus le partage du travail entre les hommes, mais la séparation des hommes entre eux, par laquelle le travail social devient le lot d’une classe asservie.
 
Le concept de la lutte des classes est le troisième concept qui permet à Marx de fonder une science de l’histoire.
Là où  le concept de mode de production a permis, comme nous l’avons montré, d’échapper à l’illusion qui convertit les rapports entre les homme en une réalité  sociale indépendante de la production matérielle en découvrant dans la contradiction  le moteur de l’histoire, le concept de la lutte des classes permet d’approcher la réalité historique de l’antagonisme qui constitue la forme concrète de la  contradiction..
Ce qui se trouve résolu avec ce concept, ce n’est rien moins que l’aporie qu’on voudrait opposer à toute science de l’histoire, qui ne saurait concilier une connaissance objective de l’évolution historique avec le fait que ce sont les hommes qui font l’histoire.
La résolution de l’aporie renvoie à la révolution anthropologique mise en œuvre par Marx dès les Thèses sur Feuerbah (VIème thèse) et l’idéologie allemande : Il n’est pas d’essence humaine inhérente à l’individu parce que l’individualité n’existe pas en dehors des rapports sociaux
Si l’on effectue ce retour à l’anthropologie, il apparaît clairement que les hommes vivants-réels, qui appartiennent à telle ou telle classe, (sinon ce ne sont pas des hommes vivants-réels, ce sont des individus abstraits), sont les acteurs de cet antagonisme social, de cette lutte historique.
C'est uniquement parce qu'on conçoit les hommes comme des individus abstraits, qu'on s'imagine que la contradiction entre les forces productives et les rapports de production constitue  le moteur de l’évolution historique indépendamment des hommes.
Au contraire, si l'on comprend les hommes comme des hommes historiquement concrets (dont l’individualité se définit par leur appartenance sociale), enconsidèrant cette contradiction sous l'aspect des rapports de production, il est clair que les hommes sont bien les acteurs de cet antagonisme social..
 
Si l'on veut exprimer la découverte de Marx, on peut dire que cette évolution de l'humanité que constitue l'histoire, se présente comme un mouvement nécessaire, dialectique, parce que la contradiction est fondamentalement le moteur du mouvement.
Mais, en même temps, parce que cette contradiction est rapport des hommes entre eux et, jusqu'à présent,  lutte des hommes entre eux, sous la forme d'un antagonisme de classes, l'action des hommes est décisive. Le caractère fondamental, nécessaire du mouvement historique se réalise travers du caractère décisoire de l'action des hommes.
Le lien indissoluble qui constitue l’unité des forces productives et des rapports de production sous la forme d’une contradiction, c’est la vie réelle des hommes.
L’histoire « n’est en somme rien d’autre que leur histoire ».
 
Ce que Marx a découvert en analysant  la société bourgeoise, ce n’est certes pas la division de la société en classes ; et ce n’est pas seulement le fait que, selon lui, la lutte des classes est le moteur de l’évolution et des mutations sociales qui constituent l’histoire des hommes : c’est la base de cette évolution et de ces luttes qui réside tout entière dans le mode de production.
 
 
 
IV. De la base à la superstructure
 
La  lettre écrite par Engels  à Joseph Bloch doit éclairer l’analyse:
 
« D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde.
La situation économique [les rapports de production] est la base, mais les divers éléments de la superstructure –les formes politiques de la luttes de classe et ses résultats, -les constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse…etc, les formes juridiques et même les reflets de toutes ses luttes réelles dans le cerveau des participants, théories juridiques, politiques, philosophique, conception religieuse exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. »
 
C’est alors que les forces productives, dont font partie ceux qui travaillent (esclaves, serfs ou prolétaires), échappent à la volonté des hommes en même temps que leurs rapports entre eux apparaissent comme une réalité indépendante sous la forme des institutions. Cela est vrai dès les sociétés fondées sur l’esclavage, où les esclaves, seule force productive, sont exclus  de l’institution politique, qui unit les hommes libres.
C’est alors que corrélativement les rapports de production, liés à la division technique du travail, se constituent comme une structure sociale fondée sur la division en classes qui apparaît comme une réalité indépendante de la production matérielle. C’est le cas  en Grèce sous la forme de l’institution politique de la Cité ; c’est le cas du système féodal où l’Etat monarchique couronne la hiérarchie des « ordres » ; dès les débuts du capitalisme les rapports de production sont masqués par la « réalité » de la « société civile » ; avec la révolution industrielle, qui modifie le rythme d’évolution de la société, c’est sous la forme d’une histoire que les rapports sociaux apparaissent comme une réalité indépendante, échappant à la volonté des hommes.
 
 
 
 
La solution de l’aporie
 
:
Allons plus loin, la conscience que les hommes ont de la réalité, c'est à dire la façon dont ils appréhendent cette contradiction qui s'exprime pour eux sous la forme de buts à atteindre (servir la droite, faire passer la gauche) va jouer un rôle décisif dans la solution historique, et comme telle toujours provisoire, qu'ils vont apporter à la contradiction.
 
Ayant montré  que la contradiction s'exprime historiquement comme une lutte de classes, de sorte que les hommes qui font partie de ces classes sociales sont bien les acteurs de cette lutte, on peut affirmer maintenant que la conscience que les hommes ont de la contradiction ou de l'antagonisme au moment où ils interviennent dans cette lutte, joue un rôle décisif dans la solution historique qu'ils vont apporter dans la contradiction, à l'antagonisme.
 
Si l'on veut exprimer cette découverte de Marx, on peut dire que cette évolution de l'humanité que constitue l'histoire, se présente comme un mouvement nécessaire, dialectique, parce que la contradiction est fondamentalement le moteur du mouvement.
Mais, en même temps, parce que cette contradiction est rapport des hommes entre eux et, jusqu'à présent,  lutte des hommes entre eux, sous la forme d'un antagonisme de classes, l'action des hommes est décisive. Le caractère fondamental, nécessaire du mouvement historique, loin de s'opposer au caractère décisoire de l'action des hommes se concilie pratiquement, se concilie réellement parce qu'il s'agit d'une même réalité, celle des hommes qui font l'histoire.
Pourquoi décisif ? - parce que c'est le rapport des forces de classes, donc les hommes qui appartiennent à ces classes, (il faut être encore plus précis : les hommes dont l'appartenance de classe définit leur individualité réelle), qui détermine sous quelle forme, dans quel sens, à quel rythme la nécessité d'un nouveau mode de production qui apparaît comme une possibilité, d'abord éventuelle, puis concrète va se réaliser.
Gramsci faisant progresser l'analyse de Marx, a montré le rôle des idées, de l'aspect subjectif que constitue la prise de conscience de la contradiction par les hommes. En effet, dans la transformation du mode de production qui est à la base du mouvement historique, c'est au niveau de la conscience des hommes, de l'idéologie que se prend la décision.
Lucien Sève écrit en commentant Gramsci "Jamais une transformation fondamentale du mode de production ne peut s'opérer sans que les forces révolutionnaires s'emparent du pouvoir politique".
Gramsci va jusqu'à montrer que ce qu'il appelle l'hégémonie idéologique et culturelle est une condition de la lutte politique elle-même.
S'il en est ainsi, c'est précisément parce que le mode de production constitue la base du rapport des forces de classes entre elles dont la vie politique et idéologique est l'expression.
Il n'y a pas de paradoxe entre le fait que la contradiction au sein du mode de production est le moteur de l'histoire, et le fait que c'est au niveau politique et idéologique que la décision qui va résoudre provisoirement la contradiction, a lieu ; il n'y a pas paradoxe entre ces deux faits parce que le mode de production constitue la base même du rapport des forces de classes entre elles, donc des hommes entre eux.
 
 
Ainsi s’éclaire la formulation de Marx, qui est la base de l’anthropologie matérialiste : “l’histoire sociale des hommes n’est jamais que l’histoire de leur développement individuel”. (
“ L'histoire ” dont il s'agit dans la citation de Marx est l'histoire “ sociale” des hommes, et “ le développement individuel ” n'est pas la manifestation d'une individualité “autonome” ou auto-déterminée, dont l'histoire serait la réalisation: c'est la transformation réelle des individus, “ qu'ils en aient conscience ou non ” au cours d'une évolution qui est l'histoire sociale des hommes : la dialectique de cette évolution, indépendante de la conscience que les individus en ont, détermine, en même temps que leurs conditions d'existence, les formes historiques de leur individualité.
C’est cette anthropologie matérialiste qui met un terme au problème insoluble du sens de l’histoire.
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Nota 1): Cette phrase est un extrait d'une lettre de Marx à Annenkov du 26 Décembre 1846, qu'il faut naturellement replacée dans son contexte :
« Par ce simple fait que toute génération postérieure trouve des forces productives acquises par la génération antérieure, qui servent à elle comme matière première de nouvelle production, il se forme une connexité dans l'histoire des hommes, il se forme une histoire de l'humanité, qui est d'autant plus l'histoire de l'humanité que les forces productives des hommes et en conséquence leurs rapports sociaux ont grandi. Conséquence nécessaire : l'histoire sociale des hommes n'est jamais que l'histoire de leur développement individuel, soit qu'ils en aient la conscience, soit qu'ils ne l'aient pas. Leurs rapports matériels forment la base de tous les rapports. Ces rapports matériels ne sont que les formes nécessaires dans lesquelles leur activité matérielle et individuelle se réalise.»
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Dans les lettres écrites à la fin de sa vie, entre 1890 et 1895, Engels ne dit pas autre chose, notamment dans cette lettre à Joseph Bloch : « D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique [les rapports de production] est la base, mais les divers éléments de la superstructure –les formes politiques de la luttes de classe et ses résultats, -les constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse…etc, les formes juridiques et même les reflets de toutes ses luttes réelles dans le cerveau des participants, théories juridiques, politiques, philosophique, conception religieuse exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. »
 
 
 
 
 
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